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place, par cette brèche de la conversion. Ils poussent M. Humann en avant bien malgré lui, le digne homme ; ils lui crient qu’il ne tient plus à lui de reculer, qu’il a proposé la mesure et qu’il la soutiendra, et ils semblent vouloir le faire ministre à toute force, à peu près comme on fit Sganarelle médecin. M. Humann lui-même est presque effrayé de sa position, et se demande d’où lui viennent tant d’amis si obligeans et si inattendus.

La question elle-même, dégagée de tous les bouleversemens politiques qu’elle entraîne, offre déjà moins de séductions à la chambre, depuis qu’un commencement de discussion l’a montrée sous son véritable jour.

Il ne s’agit pas de savoir si l’état a droit ou non de rembourser, si n’ayant pas à sa disposition les trois milliards de capital qu’il faudrait pour faire face au remboursement des cinq pour cent, il peut dire aux rentiers : Vous subirez une loi qui vous force à reprendre votre argent, que je ne pourrais vous restituer, si vous vouliez le reprendre réellement. — La question de droit a peu d’influence en pareil cas ; chaque fois que l’intérêt de l’état l’a commandé, on a foulé aux pieds bien d’autres droits ; mais l’intérêt de l’état veut-il cette mesure ? Il y a huit jours encore, la chambre n’en doutait pas. Aujourd’hui elle hésite à le croire, et demain peut-être elle ne le pensera pas. Nous ne parlons pas de quelques banquiers et de quelques agioteurs qui ne sont pas la chambre.

Il est évident, pour ceux qui réfléchissent, que le résultat de la réduction de l’intérêt de la rente sera un emprunt. L’état empruntera pour rembourser les rentiers. Au lieu de trente mille rentiers qui affectionnaient un ordre de choses où leurs créances étaient respectées, et leurs revenus fidèlement conservés, l’état aura pour créanciers dix banquiers qui réaliseront les bénéfices de l’emprunt, sous forme de commission, d’escompte et de frais de toute sorte. Trente mille fortunes auront été atteintes et ébranlées pour augmenter quelques fortunes qui sont déjà assez belles. Les trente-huit millions épargnés sur l’intérêt de cinq pour cent, iront dans d’autres coffres que dans ceux de l’état, et le gouvernement, qui a aujourd’hui sur les bras la grosse question du monopole, se trouvera moins que jamais en état de la résoudre, au profit des masses qu’il a tant d’intérêt à ménager, car les banquiers, les agioteurs auront conquis une nouvelle force et une nouvelle puissance.

Une de ces questions importantes qui mûrissent chaque jour, c’est la législation actuelle sur les sucres. Les délégués des colonies françaises qui se voient menacées par les principes de la métropole, et à la veille de subir la suppression de l’esclavage, se sont habilement jetés sur les prohibitions et les droits excessifs dont on frappe les denrées des colons. Cette