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d’autres temps, où le Moniteur, les mémoires, l’histoire, n’auraient pas été là pour rogner les ailes chaque matin à la légende populaire. On voit par là comment les pélerins du moyen-âge ont cru et fait croire au voyage de Charlemagne à Jérusalem, comment un chanoine espagnol a fabriqué naïvement la chronique dite de Turpin, et un moine du Midi le livre appelé Philomela. Mais mon objection est celle-ci : pour Napoléon, de pareils essais d’imagination populaire ne doivent-ils pas toujours rester à l’état d’indications, comme de simples vestiges d’une disposition romanesque qui tend à se reproduire, mais qui n’aboutira plus. Il y a des organes développés chez l’enfant qui ne laissent plus qu’une trace légère, curieuse à discerner, mais stérile, dans l’organisation de l’homme. Compter sur cette disposition, la croire féconde, s’y fonder pour développer hâtivement là-dessus une épopée populaire, qui peut-être (quoique j’en doute fort) se composera lentement d’elle-même avec le temps, n’est-ce pas vouloir faire croître en deux ans toute une forêt de chênes ? n’est-ce pas faire un peu comme le saint-simonisme qui voulut opérer en une ou deux années une transformation religieuse, laquelle, dans tous les cas, demanderait des demi-siècles ?

Il y a, dans cette portion populaire et légendaire de la gloire de Napoléon, de quoi défrayer au plus quelques chansons merveilleuses, comme l’a fait Béranger dans ses Souvenirs du Peuple, comme il se dispose, dit-on, à le tenter encore dans un cadre habilement choisi. J’attends cette épopée en chansons, et je me fie, pour tempérer le conte et l’exagération populaire, à l’auteur du Roi d’Yvetot, à celui qui a vu le conquérant à son midi et qui ne s’est pas soucié de servir sa gloire désastreuse.

Pourtant, je conçois une épopée sur Napoléon, du genre de celle que M. Quinet a si bien indiquée dans sa préface à propos de César. Napoléon aurait toujours ce désavantage, en comparaison de César, d’avoir violé, méconnu, brutalisé l’intelligence. Du reste, dans cette épopée, la partie d’imagination populaire serait remise à sa place ; elle pourrait se faire jour par endroits, ou circuler dans le tout avec art, mais sans masquer jamais les évènemens réels et les situations historiques. Il faudrait en un mot que le Napoléon de M. de Talleyrand y trouvât son compte aussi bien que le Napoléon de la chaumière champenoise. Ce mélange d’imagination et d’histoire, d’enthousiasme et de sévérité, de récit idéal et de prophétie