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terminait son livre par le catalogue des rois, depuis Ninus et Sémiramis jusqu’à Artaxercès.

Le médecin de Cnides n’a négligé aucune occasion, non-seulement de contredire Hérodote, mais de l’injurier. Cette affectation est risible dans un homme si enclin à prêter aux plus grandes extravagances sa plume et sa crédulité. Quel abîme entre Ctesias et Hérodote ! Ctesias, venu le second, est resté dans les formes de la chronique primitive. Pour sa manière d’écrire et de raconter, il ressemble tout-à-fait aux plus anciens écrivains, à Hécatée de Mulet, à Phérécide de Leros, à Charon de Lampsaque, à ces chroniqueurs antiques dont Denys d’Halycarnasse caractérise ainsi la manière [1] : les uns racontaient les histoires des Grecs, les autres celles des Barbares, sans les mettre ensemble ; au contraire, ils les séparaient par villes et par nations. Leur unique but était de faire connaître les écrits ou monumens conservés en chaque pays, soit dans les temples, soit dans les autres lieux publics, tels qu’ils les y trouvaient. Ils n’ajoutaient ni ne retranchaient rien à ces monumens qui renfermaient des fables accréditées depuis long-temps, et des catastrophes qu’aujourd’hui nous estimerions puériles. Quoique nous n’attachions pas grande confiance à la critique de Denys d’Halycarnasse, nous pouvons ajouter foi à cette description des anciennes chroniques ; et nous pouvons d’autant mieux croire le rhéteur grec, qu’il est confirmé sur ce point par Cicéron qui, comparant les premiers historiens grecs à Caton, Fabius Pictor et Pison, dit que, dans les deux nations, les premiers écrivains se contentèrent de consigner les époques, les noms des personnages et des lieux, la suite des faits, sans aucun ornement [2].

L’art historique n’existait donc pas pour les Grecs avant Hérodote, et le premier il passa de la chronique à l’histoire. Écrire l’histoire, c’est faire intervenir dans les choses humaines la pensée avec son discernement, sa méthode, sa puissance. Hérodote, le premier, imprima aux faits extérieurs la forme de l’art. Nous ne croyons pas, comme on l’a dit, qu’il se soit proposé l’imitation d’Homère ; non, mais il a senti vivement que la réalité pouvait, comme la tradition poétique, être soumise aux lois de l’esprit. Voilà ce qui a donné à son récit tant

  1. D. D’Halicarnasse, Jugement sur Thucidide.
  2. De Oratore, lib. II, C. 12.