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un rival redoutable, car l’opinion le désignait comme le chef du gouvernement ou de l’opposition. M. Martinez n’était pas de force à lutter long-temps avec avantage contre un si fin jouteur ; force donc était de se faire un ami de celui que l’on craignait comme ennemi. Le ministère ouvrit ses rangs pour faire place au nouveau-venu ; le portefeuille des finances lui fut offert ; il l’accepta.

Peut-être cette position délicate et compromettante n’était-elle pas celle qui convenait le mieux à M. de Toreno. Il eût été certainement plus politique de lui donner le Fomento (intérieur), laissé vacant dès le mois d’avril par la retraite de M. Burgos, qui avait été comme le trait d’union entre le ministère Zéa et le ministère Martinez. M. Burgos peut à bon droit revendiquer sa part, et une part considérable, dans l’élaboration et l’enfantement du statut royal ; l’Espagne lui doit plusieurs lois d’organisation intérieure. Son expulsion de la chambre des procérès, où son ancien collègue l’avait déporté, fut une violence tout-à-fait arbitraire, un coup d’état ridicule. Les illustres l’ont senti eux-mêmes, et M. Burgos vient d’être réhabilité.

Il fallait, dès le mois de janvier, appeler franchement M. de Toreno dans le cabinet. C’est ce que M. Martinez ne sut pas faire. Il voulait se réserver pour lui tout seul la gloire de baptiser le statut royal ; il en était si jaloux, qu’il tremblait d’en voir la moindre étincelle rejaillir sur un autre. Cette petite jalousie d’homme de lettres explique ses opiniâtres résistances et ses mauvais vouloirs, lorsque le nouveau candidat, appuyé par la France, lui fut présenté la première fois par l’opinion publique. Il le blessa même grièvement, en lui préférant une espèce de nullité titrée, qui lui plaisait parce qu’il ne la craignait pas ; et s’il consentit enfin à faire place à son rival, ce fut au dernier moment, quand les cortès allaient s’ouvrir et l’opposition s’organiser. Le danger devenait pressant, et le sentiment de sa propre conservation l’emporta sur les calculs et les appréhensions de sa vanité.

L’ouverture des cortès, convoquées en vertu du statut royal, eut lieu le 24 juillet. Le 17 avait été ensanglanté par le massacre des moines. L’apparition du choléra, qui avait déjà ravagé l’Espagne l’année précédente, fut la cause ou le prétexte de cet affreux carnage, et là encore on eut une occasion nouvelle de déplorer