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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 5.djvu/244

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ne trouvent de refuge que dans la lointaine Lithuanie, où le roi Casimir-le-Grand les reçoit sous sa protection. C’est pour cette raison qu’ils sont encore aujourd’hui en si grand nombre dans toute la Pologne.

Au milieu de tant de calamités et d’horreurs, tous les liens sociaux s’étaient rompus ; les magistrats étaient sans autorité ; les attachemens de famille avaient cessé ; les malades mouraient dans l’isolement, sans que leur lit fût entouré de leurs proches ; les morts étaient portés dans les cimetières, sans cortége d’amis ni de voisins, sans cierge, sans prière. La contagion avait écarté le prêtre comme le parent. Guy de Chauliac, médecin d’Avignon, dont la conduite faisait une honorable exception, dit dans son latin simple et énergique : « On mourait sans serviteur ; on était enseveli sans prêtres ; le père ne visitait pas son fils, ni le fils son père ; la charité était morte, l’espérance anéantie. »

On peut dire qu’il y a, de notre temps, amélioration dans les mœurs publiques. Nous aussi, nous avons été les témoins d’une épidémie meurtrière qui a semé, dans nos campagnes et dans nos cités, l’épouvante et le deuil ; nous avons vu les morts s’amonceler avec une rapidité si effrayante qu’on a été un moment embarrassé sur les moyens de les ensevelir ; nous avons vu les tristes tombereaux parcourir lentement les rues de notre capitale, et recueillir de porte en porte les victimes de la journée. Quelques années auparavant, le typhus, aussi fatal que les batailles, avait décimé nos armées et nos hôpitaux, de sorte que l’on peut parler de ce qu’a été le siècle actuel au milieu des grands fléaux du monde. Or, les médecins n’ont nulle part déserté leurs postes ; loin de là, ils ont redoublé de courage et de zèle avec le redoublement du mal ; les administrateurs n’ont pas fui davantage les lieux ravagés par l’épidémie ; quelques hommes des classes ignorantes se sont livrés à des égaremens funestes ; mais ceux qui avaient des devoirs, les ont remplis. Nos médecins en ont encore donné un mémorable exemple dans la peste qui vient de désoler l’Égypte. Quelque dangereuse que parût la contagion, ils ont bravé le mal avec un courage qui a étonné Ibrahim lui-même ; et si l’on veut chercher les causes de ces différences qui sont en faveur de notre époque, on les trouvera et dans une instruction plus répandue et dans ce sentiment de l’honneur, qui oblige chaque homme à faire au moins bonne contenance dans le poste où le hasard l’a jeté. Je ne dis pas qu’il ne puisse survenir de telles calamités qu’elles triomphent de ce sentiment même ; j’avouerai que la peste du XIVe siècle a dépassé tout ce que nous avons vu dans le typhus ou le choléra ; mais il n’est pas sûr que la peste d’Athènes ait été plus meurtrière que le choléra à Paris, et les épreuves par lesquelles nous avons passé ont été assez rudes pour justifier ce qui vient d’être dit.