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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 5.djvu/236

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sur la bruyère avec les démons et les sorcières. Toutes ces choses, ils les racontaient de la meilleure foi du monde, ils les soutenaient au milieu des tortures et des supplices ; ils assuraient, quoique chargés de fers et renfermés dans des prisons d’où ils ne pouvaient sortir, être allés chaque nuit à leurs rendez-nous nocturnes. Tout cela était faux ; ils l’affirmaient cependant et mouraient en l’affirmant. C’est qu’en effet ces visions avaient pour eux toute la réalité que les visions ont pour les fous. La sorcellerie fut une véritable et longue hallucination qui, pendant plusieurs siècles, affligea l’humanité ; et l’on peut dire qu’elle fut doublement une source de maux, d’abord en pervertissant les facultés intellectuelles d’un grand nombre d’hommes, et secondement en provoquant, de la part de la société contemporaine, les plus atroces persécutions contre des malheureux qui avaient besoin d’un traitement médical, et qu’on livrait partout aux tortures et aux bûchers.

Il faut encore faire mention d’une maladie singulière qui s’empara de quelques enfans en 1458. Elle appartient bien plus, par son caractère, à la grande époque des croisades, qu’à la dernière moitié du XVe siècle. En cette année, les enfans sur plusieurs points de l’Allemagne furent saisis d’un tel désir d’aller en pèlerinage et en troupe au mont Saint-Michel de Normandie, que ceux à qui on refusait la permission d’accomplir ce voyage, mouraient infailliblement de dépit et de douleur. On n’empêcha pas, en conséquence, ces enfants de Saint-Michel, comme on les appelait, de suivre l’irrésistible penchant qui les entraînait vers un rocher lointain, et l’on s’occupa de leur procurer les moyens de faire la route. D’Ellwangen, de Schwabisch-Hall et d’autres lieux, il en partit plusieurs centaines. A Hall, on leur donna un pédagogue et un âne pour porter les malades. La bande alla jusqu’aux rivages de la mer, où elle attendit le temps du reflux pour arriver de pied sec au lieu désiré. Ces malheureux pélerins ne trouvèrent pas, en France, des sentimens analogues à ceux qui les avaient conduits si loin, et ils essuyèrent toutes sortes de malheurs. Une vieille chronique allemande dit, dans son langage simple et naïf : « Plusieurs moururent de faim, plusieurs moururent de froid ; quelques-uns furent pris en France et vendus ; aucun n’est jamais revenu. »

Il est difficile de ne pas reconnaître dans ces maladies nerveuses une influence des idées religieuses qui prédominaient à cette époque. Les esprits, entretenus dans des croyances mystiques, entourés de visions, de prodiges, de saints et de sorciers, s’ébranlaient facilement, et la moindre circonstance tournait vers la maladie des cerveaux déjà enclins aux émotions surnaturelles. Les hommes, à en juger par leur conduite depuis les croisades jusqu’aux pèlerinages des enfans, se livraient, dans la simplicité