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populations humaines, comme les épis dans leurs sillons. Les causes sont ignorées, les effets terribles, le développement immense. Rien n’épouvante plus les hommes ; rien ne jette de si vives alarmes dans le cœur des nations ; rien n’excite dans le vulgaire de plus noirs soupçons. Il semble, quand la mortalité a pris ce courant rapide, que les ravages n’auront plus de terme, et que l’incendie, une fois allumé, ne s’éteindra désormais que faute d’alimens. Il n’en est pas ainsi ; les traits de l’invisible archer s’épuisent ; ces vastes épidémies restent toujours dans de certaines limites ; l’intensité n’en va jamais jusqu’à menacer d’une destruction universelle la race humaine. J’ai dit jamais, j’aurais dû dire dans l’intervalle des quatre ou cinq mille ans qui font toute notre histoire ; car qui peut répondre de ce que renferme l’avenir ? Des races d’animaux ont disparu du globe ; les découvertes de Cuvier sur les fossiles l’ont prouvé sans réplique. Sont-ce des épidémies plus puissantes qui, à des époques reculées, ont balayé notre planète, et qui, chassant les anciennes existences, ont fait place à de nouvelles ?

Les maladies universelles ont tout l’intérêt des grands évènemens ; le médecin en étudie les symptômes et les rapports avec d’autres maladies, et cherche en même temps à entrevoir la place qu’elles occupent dans l’enchaînement des choses du monde, et le lien par lequel les existences humaines et la planète qui les porte semblent tenir ensemble.

Dans le cadre des influences considérables qui ont agi sur les destins des sociétés, il faut faire entrer, quelque étrange que cela puisse paraître au premier coup d’œil, la pathologie, ou pour mieux dire, cette portion de la pathologie qui traite des vastes et universelles épidémies. Que sont vingt batailles, que sont vingt ans de la guerre la plus acharnée, à côté des ravages que causent ces immenses fléaux ? Le choléra a fait périr en peu d’années autant d’hommes que toutes les guerres de la révolution ; on compte que la peste noire du XIVe siècle enleva à l’Europe seule vingt-cinq millions d’individus ; la maladie qui dévasta le monde, sous le règne de Justinien, fut encore plus meurtrière. En outre, nulle guerre n’a l’universalité d’une épidémie. Que comparer, pour prendre un exemple bien connu de nous, au choléra qui, né dans l’Inde, a passé à l’est jusqu’en Chine, s’est porté à l’ouest jusqu’en Europe, l’a parcourue dans presque toutes ses parties, et est allé jusqu’en Amérique ?

La première grande maladie dont l’histoire fasse mention, est celle que l’on connaît sous le nom de peste d’Athènes, et dont Thucydide a donné une description célèbre. On se trompe grandement, lorsque l’on pense que la maladie fut bornée à la capitale même de l’Attique, et causée par l’encombrement des habitans qui s’y étaient réfugiés pendant l’invasion de l’armée lacédémonienne. Ce fléau venait de l’Orient.