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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 5.djvu/217

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ceux de Glaris, de Lucerne. Maint village, mainte ville voit passer les confédérés et ne se lasse pas de les voir [1]. »

Tous ces chants suisses ne portent pas cependant le même caractère. En les examinant l’un après l’autre, on y reconnaît facilement l’empreinte d’un esprit national qui se modifie d’après les évènemens, et l’on pourrait diviser toute cette poésie populaire des états confédérés en trois époques assez distinctes. La première embrasse leurs guerres contre l’Autriche. C’est un temps de luttes patriotiques, d’efforts généreux, le temps de Stauffacher, de Walther Furst et d’Arnold de Melchtal, l’âge d’or des mœurs helvétiques. Le 1er janvier de 1508 vit poindre l’aurore de leur liberté, et la bataille de Morgazten leur donna les premières espérances d’avenir [2].

La Suisse alors commence seulement à essayer ses forces. Elle est pleine de courage, et cependant elle doute encore d’elle-même. Elle se couvre de gloire, et cette gloire ne l’enorgueillit pas. Elle n’ose encore se croire assez puissante pour s’affranchir, elle se recommande à Dieu et fait bénir ses étendards dans les églises. Toutes les poésies populaires de cette époque sont empreintes de ce sentiment de courage civique et d’humilité chrétienne. Quand Léopold vint attaquer les Suisses à Sempach, ils étaient au nombre de 1500 campés au-dessus de la colline. C’était le temps de la moisson, ils se jetèrent à genoux au milieu des blés comme les Vendéens de 1795 ; ils invoquèrent le secours du ciel, puis ils se relevèrent avec une mâle résolution, et marchèrent au-devant de l’ennemi. Le chant populaire de cette bataille a fidèlement conservé ce fait :

« Les Suisses religieux tombent à genoux, et prient le ciel à haute voix : « O Jésus-Christ, Dieu puissant, au nom de ta mort et passion, donne-nous ton appui à nous pauvres pécheurs. Délivre-nous de l’angoisse et du danger. Dieu bon, protége ce pays et ceux qui l’habitent. Soutiens-le, conserve-lui la liberté [3]. »

Plus tard, la Suisse connaît sa force et la faiblesse de ses ennemis. Elle se pare de ses trophées de victoire, et devient fière et dédaigneuse. Dans la guerre de Bourgogne, les soldats ne se jettent plus à genoux pour implorer

  1. Chant de la bataille d’Héricourt, par Weit-Weber, 1474.
  2. En allemand morgenstetn (étoile du matin).
  3. Ce chant de Sempach a été traduit en anglais par Walter Scott, qui l’admirait beaucoup. On le trouve dans le recueil de ses œuvres poétiques. Il commence ainsi :
    Twas tivhen among our linden trees, etc.
    L’auteur de ce chant de guerre était un cordonnier de Lucerne, nommé Albert Tschudi.