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l’autel, il se met à chanter comme la première fois, et il chante de toute son ame, car il y allait de sa vie ; le peuple l’écoute déjà avec attendrissement, et soudain, ô miracle ! la statue de la sainte se meut de nouveau, détache son autre soulier et le donne au condamné. Alors on le délivre de ses fers, et on le ramène dans la ville en triomphe [1].

Je ne sais si je me trompe, mais je trouve dans cette tradition l’allégorie vivante du sentiment de vénération que le peuple conservait encore pour sa vieille poésie. La foule l’abandonne et les saints la protègent ; le monde la condamne et les saints la sauvent. Il y a une touchante idée d’amour et de piété à placer ainsi sous la sauvegarde de la religion les choses qui courraient risque d’être profanées dans ce monde.

Chez les peuples enclos dans leur contrée par la mer, par les montagnes, par le désert, la poésie populaire est toujours plus riche et conserve plus long-temps son type, d’originalité [2]. C’est ainsi qu’en France, si nous n’admettons pas comme poésie populaire une partie de nos anciennes romances, de nos fabliaux, je ne sais où nous la trouverons, tandis qu’elle apparaît à chaque pas dans les montagnes de l’Ecosse, dans les forêts de la Scandinavie, dans les contrées sauvages habitées par les montagnes.

M. Fauriel nous a révélé dans un ouvrage plein de faits et de détails intéressans les chants héroïques des Klephtes et des Souliotes [3].

Herder dans ses Volkslieder, nous a appris le chant d’amour du Lapon [4] et le chant de mort du Groënland [5], pareil au myriologue de la Grèce.

Un autre écrivain allemand, Rühs, l’auteur de l’Histoire de Suède et de l’Histoire du moyen-âge, parle de la poésie populaire de deux autres contrées, dignes d’entrer en comparaison avec le Groënland.

« Il y a peu de peuples, dit-il, aussi ignorans que les habitans du Kamtschatka. Cependant tous les voyageurs vantent la mélodie et la nature des chants dont ils se servent dans toutes les circonstances, soit pour exprimer leurs passions, soit pour manifester leur joie ou leur tristesse. Ils ont une source inépuisable de sujets poétiques. Chaque rencontre, chaque évènement leur donne occasion de chanter. Il y a dans leur poésie un arrangement technique, mais elle est fort simple, sans rimes, astreinte seulement à certaines répétitions [6]. »

  1. Volkslieder d’Erlach, tom. II, pag. 375.
  2. Depping. Recueil de romances espagnoles. Introduction.
  3. Chants populaires de la Grèce moderne, 2 vol. in-8°.
  4. Volkslieder de Herder, tom. I, p. 264.
  5. Id., tom. II, p. 528.
  6. Edda, p.61.