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Silistria, l’empereur a ordonné immédiatement d’expédier un nouveau convoi d’artillerie et de munitions à la garnison de Silistria ; des officiers de génie sont partis de Saint-Pétersbourg pour augmenter les fortifications de cette place. L’empereur montre plus de mansuétude, il est vrai, vis-à-vis de l’Autriche, et il accepte la médiation de commissaires, pris au sein des deux nations, pour régler la grande et difficile question des sources et de la navigation du Danube ; mais l’occupation des principautés intéresse, aussi l’Autriche, plus même qu’elle n’intéresse l’Angleterre, et l’affront fait à lord Durham touchera vivement M. de Metternich.

C’est un prince vigilant et actif que l’empereur Nicolas ! Ses vues ne se portent pas seulement sur la Perse qu’il domine par la Turquie, sur la Turquie qu’il domine par ses principautés, sur la Pologne qu’il tient étroitement sous une de ses serres, sur l’Inde qu’il convoite, sur la mer Noire qu’il mesure de l’œil ; d’un bout du monde à l’autre il tend les mains aux États-Unis d’Amérique, dont les possessions les plus reculées touchent à ses possessions par les mers aléoutiennes. S’il est vrai qu’un traité d’alliance et de commerce soit discuté en ce moment à Saint-Pétersbourg, entre l’envoyé américain et l’empereur, et que toutes les difficultés de cette transaction s’aplanissent sous l’influence de l’éloignement commun des deux parties contractantes pour la France et l’Angleterre, la Russie pourra se rire du nom de barbare que nous lui prodiguons, et certes, cette fois du moins, elle n’aura pas travaillé à le mériter, en traitant avec une république ; car elle aura prouvé qu’elle sait oublier au besoin les aversions et les répugnances que lui commande sa nature politique, pour obéir à l’impulsion de ses intérêts matériels ; et c’est là le comble comme la perfection de la civilisation.

L’Europe se trouverait ainsi nettement séparée par les intérêts commerciaux ; car on ne peut douter que la Russie ne se rattache au système de douanes allemand, par quelques liens du moins, et qu’elle n’entraîne dans cette voie le reste du Nord. Cet habile et profond système qui fait du gouvernement prussien le comptable et l’agent fiscal de toute la confédération, est le véritable pivot tant cherché depuis Charlemagne jusqu’à Napoléon, pour former une puissance compacte au nord de l’Europe, et se trouve d’autant plus approprié à l’époque actuelle qu’il se fonde uniquement sur les intérêts matériels des peuples, ou pour vrai dire, des gouvernemens. Ce système enserre aujourd’hui l’Allemagne tout entière, et achève de donner à la Prusse cette suprématie allemande que l’Autriche perd de jour en jour depuis quarante ans. La France a long-temps combattu ce système, et ses agens diplomatiques, dans les petits états de l’Allemagne, n’avaient d’autre mission que celle de les détourner d’une accession au système de douanes prussien. Le duc de Bade y a