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il est rare, ou plutôt sans exemple, que la musique demeure au-dessous de sa tâche, et ne réponde pas à ce qu’on attend d’elle. Voyez le trio de Robert-le-Diable ; c’est là peut-être la seule bonne inspiration que M. Scribe ait eue en sa vie. Il n’a rien inventé, et certes il a bien fait. Il a pris les trois grandes figures de la statuaire catholique au moyen-âge. L’ange, l’homme et Satan, il les a donnés au musicien, le laissant se tirer d’affaire. Or, il était impossible qu’un homme du talent de M. Meyerbeer, et disposant comme lui de toutes les ressources de la voix et de l’orchestre, ne fit pas quelque chose de grandiose, ces élémens étant donnés. Ainsi de Rossini, à propos du trio de Guillaume Tell ; de Bellini, à propos du finale de Norma. Dans ces trois occasions, l’auteur du livret, ou plutôt le hasard, a dignement servi le musicien. La phrase que chante Pollion, et que Norma reprend ensuite, se développe avec ampleur et solennité ; et lorsque sur les dernières mesures les trois voix ennemies éclatent en imprécations furieuses, l’effet est des plus puissans et des plus magnifiques. Je n’ai rien à dire du petit duo qui ouvre le second acte. Franchement, je conçois peu les colères de certains critiques qui s’irritent au nom de l’art pur contre cette mélodie inoffensive. Je sais que c’est là un chant peu druidique, et que le vieux Irminsul n’a guère dû entendre de son temps. Mais qu’importe cela ? je vous prie. Où est, aujourd’hui la vérité pour que nous allions la chercher si scrupuleusement au Théâtre-Italien, où nous n’en avons que faire ? Ce duo est placé là, parce que Giulia Grisi et Mlle Assandri le veulent ainsi ; il y restera, parce qu’elles le chantent à ravir. Quelles raisons faut-il de plus ? — Je ne connais rien de plus commun que le chœur si vanté des Gaulois : Guerra ! guerra ! Le musicien doit surtout se tenir en garde contre ces morceaux. Pour peu que sa mélodie ait en elle des élémens grossiers, elle saisit cette occasion pour devenir ignoble. La rapidité du mouvement appelle certaines tournures banales qu’il faut laisser aux tavernes.

En général, le second acte est comme tous les seconds actes des opéras italiens, de beaucoup inférieur au premier. Le finale qui le termine, malgré les rares qualités qui le distinguent, vous laisse sans vous émouvoir ; et cette indifférence a sa cause dans le ton élégiaque de ce morceau qui, devrait être fort. Bellini, homme d’un génie incomplet, n’a qu’une inspiration et ne chante que des émotions calmes et sereines. Déjà, dans le cours de cet ouvrage, il a dompté sa nature en s’élevant si haut ; monter encore était au-dessus de ses forces. Aussi, l’auteur du livret a fait preuve d’un manque de tact inexcusable en renouvelant la situation grandiose. Rossini seul s’élève impunément à des sommets sublimes et s’y maintient. Qu’en est-il arrivé ? la phrase reste langoureuse lorsqu’il la fallait épique. L’élégie remplace l’ode. En face de tous ces