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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 5.djvu/101

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l’honneur de leur docteur de prédilection, du représentant du progrès. « Tout ce qu’un grand homme fait et pense pour le bien de ses frères, ne paraît en définitive que l’œuvre du démon. Fi de ces ames de Philistins, de ces naturels d’escargots, collées à leur tronc immobile, indifférentes à l’élévation comme à la chute, qui se repaissent et se gorgent de terre ! Fi de ceux qui délaissent un Faust, et le laissent même mourir de faim. Oh ! mes frères, ce n’est pas la haine qui suffit alors : le mépris pour cette canaille !… » Pendant que la jeunesse enthousiaste le défend de si bonne foi, Faust justifie ses détracteurs. Il a conjuré le diable, fait de longues conditions, finit par conclure le pacte dont la teneur est : Vie pour vie. — A l’instant, les esprits infernaux établissent un sabbat resplendissant dans sa maison que viennent brûler les bourgeois, en présence du vieux père de Faust, honnête laboureur, arrivé trop tard pour embrasser son fils.

Faust a voulu surtout quitter la vie spéculative pour la vie d’action. II veut, mais ses désirs sont encore ceux de l’homme d’imagination. Ses désirs ont une énergie, une ampleur saisissantes, rendues souvent par M. de B. avec un rare bonheur. « Déploie, dit-il à Méphistophélès, déploie les voiles de ton esprit, et cinglons sur la mer du temps. Fais que je me joue de toutes les règles, de toutes les limites de l’être mortel… Coule pour moi des mondes entiers en forme de palais, fais-moi glisser sur le pont de l’Arc-en-Ciel… Traîne-moi la mascarade dans les murs du cimetière… Esprit infernal, c’est d’un homme que tu apprendras ce que peut être cette existence. » On le voit tout d’abord, Faust croit encore à quelque chose ; il a foi à l’ivresse des sens, aux illusions de l’ame exaltée, il ne dit pas encore comme celui de Goethe :

« Il ne s’agit pas ici de plaisir, je veux m’abandonner à l’ivresse du vertige, aux jouissances les plus cuisantes, à la haine d’amour, à la peine qui soulage. »

C’est en partant de ce point de vue que Faust se rue dans la vie réelle dont il ne tarde pas à reconnaître le vide. Chemin faisant, il a enlevé Bianca, la charmante fiancée du comte Robert. Celui-ci, sans redouter le pouvoir infernal qu’il sait veiller à côté de Faust, suit intrépidement la trace du ravisseur de son bonheur et le retrouve à Paris au milieu des joies orgiaques d’une maison de jeu. Son entrée est belle ; c’est la tirade la plus poétique du drame de M. de B.

« Le désespoir marche vite, mais la vengeance va plus vite encore ; son vol est celui de l’éclair : sa voie obscure n’est pas frayée, mais la haine qui déborde atteint l’ennemi par un coup imprévu ! Vous vous êtes enfuis sur les traînées de flamme de l’enfer ; elles ont laissé leur lueur sulfureuse dans ma nuit solitaire, et m’ont guidé vers votre repaire d’infamie, mieux que ne l’eût fait la clarté du soleil commune à tous. Oh ! sans