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batailles, à déplorer les fautes d’un tribun ou d’un général. Qu’importe ? Était-il au pouvoir du général de bien ou de mal diriger ses troupes ? L’orateur devait-il trouver d’autres paroles que celles qu’il a dites ? N’étaient-ils pas dominés, conduits, garottés tous deux par la nécessité d’obéir à l’impulsion de l’évènement de la veille ? Pouvaient-ils se soustraire à l’influence des faits qui marchent en silence et en harmonie comme les étoiles marchent mystérieusement dans le ciel ? Bossuet, qui courbait aussi la tête devant une force inconnue, n’a pas fait un long ouvrage en écrivant l’Histoire universelle. Oh ! que M. Mignet eût fait un beau livre s’il eût osé donner à l’empire des faits le nom qui lui convient, son nom véritable ; s’il l’eût décoré du nom de Dieu !

Pour M. Thiers qui n’était encore qu’un nouveau-venu dans un monde presque nouveau comme lui, ses oreilles avaient été frappées, pendant toute son enfance, du nom de Napoléon ; tout jeune qu’il était, il avait vu partir deux ou trois générations pour ces grandes armées qui ne sont jamais revenues ; son esprit avait fermenté à tout ce bruit de victoires qui se faisait autour de lui, et comme toutes les ames vives et ardentes, il s’était épris d’adoration pour le héros de ce temps.

C’est avec ce sentiment qu’il a commencé son histoire, et il l’a conservé jusqu’à ce jour, avec des modifications que je vous ferai connaître bientôt. Mais un autre sentiment, une passion bien autrement active, dominait le jeune écrivain ; c’était la curiosité. En effet, M. Thiers n’est pas un philosophe, il n’est ni systématique ni enthousiaste dans son histoire ; ses premières liaisons littéraires le font pencher vers le xviiie siècle ; ses études le portent vers l’art classique ; son admiration s’adresse de préférence à Bonaparte et à Voltaire ; mais avant tout, M. Thiers est un curieux, un homme avide de spectacles nouveaux, qui se plaît à tout, qui s’enquiert de tout, qui bat des mains aux états-généraux, à l’assemblée nationale, à la constituante, à la convention, oui, même à la convention ! Et pourtant il aime le directoire, quand vient le directoire, parce que c’est un monde qui lui reste à connaître, des hommes qu’il n’a pas vus, des connaissances à faire. On sent qu’il eût été l’ami du consulat et de l’empire, s’il eût fait leur histoire. Tous ceux qui vivent ont raison auprès de lui, on n’a jamais