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INDUSTRIE ET COMMERCE DE LA BRETAGNE.

long rire. Du reste, ces chevaux, qui ne sont pas le produit de la nature, mais du haras, ces chevaux administratifs, créés par ordre, qui n’ont été trouvés bons, jusqu’à présent, qu’à gagner à leurs maîtres les primes accordées par l’état, sont en assez petit nombre. La routine et le grossier bon sens de nos paysans rendront probablement inutiles les ingénieuses combinaisons de nos hommes d’état, et nos chevaux resteront excellens, malgré leurs efforts pour les améliorer.

Ce n’est pas que notre race chevaline ne puisse subir des modifications, mais pour cela il faut changer les élémens qui la font ce qu’elle est, c’est-à-dire le climat et la nourriture. Ainsi les deux tiers des chevaux de la Normandie ne sont autre chose que des chevaux bretons achetés dans notre pays lorsqu’ils n’avaient que trois ans et refaits dans les pâturages du Cottentin. Vingt-cinq mille chevaux sortent chaque année des trois départemens armoricains pour suivre les maquignons qui les vendent plus tard comme chevaux normands. J’ai déjà dit que ce commerce était le seul de quelque importance qu’eût conservé la Bretagne. À l’approche des grandes foires, on voit nos routes couvertes de cavaliers en blouse bleue, portant, suspendu au poignet, un lourd bâton garni de cuir, et derrière eux une valise à moitié cachée sous une limousine. À leurs yeux bleus, à leur voix mielleuse, à la politesse avec laquelle ils vous tirent leur chapeau de paille, il est facile de reconnaître les Normands. Les autres, maigres, soucieux et sombres, cheminent lentement, et leur feutre écourté ne quitte jamais le serre-tête de toile qui cache leur chevelure grise : ce sont les Poitevins, race soupçonneuse et morose, dont la probité querelleuse est pire peut-être que la rouerie joyeuse et sociable des Normands.

Mais c’est dans les foires même qu’il faut observer les acheteurs et les marchands en présence, étudier leurs diverses natures et voir l’adresse façonnée des maquignons aux prises avec la ruse patiente de nos paysans. De tout temps la Bretagne a été une terre promise pour les Normands : depuis qu’ils ne l’exploitent plus les armes à la main, ils l’exploitent par le commerce. Les acheteurs de chevaux ont remplacé les soldats de Rollon. Les Bretons ne l’ignorent pas : instruits par une expérience achetée à leurs dépens, ils sont dans un état de défiance permanent contre les maquignons, et leur taciturnité naturelle s’en augmente d’autant. Souvent, pour exciter la confiance et pour faire croire qu’il sera facile de les surprendre, ils feignent l’ivresse ; mais le plus ordinairement ils se retranchent dans une stupidité apparente dont rien ne peut rendre la plaisante vérité. Ce jour-là il n’y a plus un seul paysan qui sache le français, et les acheteurs inexpéri-