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ÉRASME.

et le commencement du xvie. Figurez-vous tous les proverbes de la sagesse antique, du bon sens populaire, tirés des livres grecs, latins, hébreux, et expliqués, commentés par Érasme, avec un mélange piquant de ses propres pensées, de ses expériences, de ses jugemens et du peu qu’il y avait de sagesse pratique dans son époque. Ce fut un livre décisif pour l’avenir des littératures modernes. Ce fut la première révélation de ce double fait, que l’esprit humain est un, et l’homme moderne fils de l’homme ancien, et que les littératures sérieuses ne sont que le dépôt des vérités pratiques de la sagesse humaine. Qu’on y pense un moment : l’époque qui précéda celle d’Érasme n’avait retenu de l’antiquité que quelques formules stériles pour lesquelles on s’était battu à coups de poing dans les écoles ; les mots avaient fait oublier les idées ; la lettre avait détruit l’esprit. Vient Érasme qui, dans un même livre, ressuscite à la fois les mœurs, les usages, la vie publique et privée, l’esprit, l’imagination, le bon sens des temps anciens ; qui montre que toute sagesse remonte à eux, que toute lumière vient d’eux ; qui, par de nombreux rapprochemens entre les choses anciennes et les choses contemporaines, fait voir leur filiation, leur succession naturelle, et comment le bon sens des pères peut épargner des fautes et des erreurs aux enfans. Tel dut être l’effet de ce livre, si j’en crois les éloges significatifs qu’on en fit de toutes parts, et surtout le mot si expressif de notre Budé, lequel disait des Adages : « C’est le magasin de Minerve[1] ; on y recourt comme aux livres des Sibylles. » Appréciation à la fois pleine de justesse, en ce qu’elle résumait vivement le sens du livre, et essentiellement française, en ce qu’elle mesurait dès ce temps-là la valeur d’un livre à son utilité pratique. Cette idée de résumer en un livre l’esprit, et comme disait Budé, la Minerve des temps anciens, était si bien dans les besoins généraux de l’époque, que dans le temps même qu’Érasme préparait les matériaux des Adages, Polydore Virgile faisait un traité des Proverbes. Cette concurrence faillit d’abord en faire un ennemi d’Érasme ; mais après quelques explications, ils devinrent bons amis. L’idée du livre appartenait donc à tous

  1. Logothecam Minervæ.