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sang couler de ses ongles, perdre son équilibre par la force d’une brise glaciale, et cela pendant plusieurs heures, sans rencontrer un endroit où faire halte ! Les petits buissons cramponnés sur le sommet de cette montagne infernale sont aussi secs, aussi calcinés qu’une plante marine laissée par les flots sur la grève. Le courrier marchait devant moi avec courage : il tomba, sa tête heurta le roc, et il perdit connaissance : mon premier soin fut de courir à lui. Sa main glacée serrait fortement son front ; je parvins à lui faire avaler quelques gouttes de vin de San Juan, et peu à peu il revint à lui. Quand ses forces furent suffisamment rétablies, le pauvre homme me remercia avec des paroles si touchantes, que je ne pus m’empêcher de prendre son bras, et nous cheminâmes ainsi quelque temps, comme deux vieux amis.

Nos péons étaient encore plus à plaindre ; le soleil les avait presque entièrement aveuglés ; de grosses larmes coulaient de leurs yeux ; souvent même il fallait leur donner la main, ce n’était guère que par instinct qu’ils pouvaient nous suivre. Arrivés à la casucha ces deux jeunes gens tirèrent du chapelet que tout gaucho porte à son cou un petit sac d’amidon, et ils en firent un emplâtre pour se couvrir les yeux. Que cette casucha était lugubre ! Un reste de chandelle collée à la muraille éclairait la cabane où nous gisions, souffrans et abattus, autour d’un énorme tas de neige auquel l’ouverture de la porte avait donné libre entrée ; nos bâtons, piqués dans les murs, soutenaient les alforjas, et ceux de nos vêtemens dont nous pouvions nous décharger ; on ne trouvait plus de broussailles aux environs, nous étions réduits à souffler sur notre charbon pour l’empêcher de s’éteindre ; le vent mugissait tristement dans les cavernes : la tête sur ma selle, enveloppée dans mon manteau, je cherchais en vain quelque souvenir consolant, quelque pensée douce et suave qui m’eût transporté en idée dans des lieux et dans des temps plus heureux. Des gouttes d’eau tombaient des murailles sur mon front, et cette brise plaintive sifflait toujours à mes oreilles. Quelques noms français, écrits autour de moi, frappèrent mes regards ; je me hâtai d’y joindre le mien ; et, tout en traçant ces lettres à la pointe du poignard, je repris courage : ceux-là aussi ont passé dans cette casucha, et ils ont revu la France !