Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/66

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


naviguâmes de la sorte toute la nuit sous très petites voiles, à cause de la bourrasque ; en louvoyant ainsi, nous avions fait bien peu de chemin au point du jour. Le Renard de la mer se tenait sur le château-d’arrière, et allait et venait impatiemment, frappant le pont avec ses grosses bottes de pécheur, et badinant avec une hassegaye à la main, comme il aurait pu faire d’une houssine, tandis que mon père et moi nous étions près de lui, et attendions ses ordres. Quand le jour fut haut, et il ne l’était guère par cette brume pluvieuse et grise, le Renard de la mer ordonna de hisser notre grande enseigne de poupe, et fit dire au maître d’artillerie d’envoyer un coup du coursier [1] de l’avant sans balle. Moi et mon père nous ne disions rien, quoique bien étrangement étonnés, car cette artillerie pouvait attirer à nous les croiseurs. Enfin, après une demi-heure, un garçon qui était en guette au haut du grand mât de bourset [2], cria : Je vois deux grosses ramberges [3] et une autre plus petite. Croirais-tu, Jean, que cela, qui aurait dû faire pâlir le Renard de la mer, le fit rougir de fierté, et qu’alors, fichant sa hassegaye dans le pont, il s’écria : Enfin, les voici.... les voici, aussi joyeusement que s’il eût tenu un des galions du roi d’Espagne ? Alors seulement il apprit à mon père qu’il avait l’ordre d’attirer les croiseurs hors des environs du port, afin de donner la passe et entrée libres à un formidable convoi qui arrivait du nord, et que les intelligences de la côte avaient signalé dès la veille. Le vaisseau du Renard de la mer étant en radoub, voilà pourquoi il avait demandé le nôtre. — Maintenant, Antoine, dit le Renard à mon père, il faut nous acharner à ces trois Anglais sans trêve ni répit, nous battre commode vrais démons, et pour cela mettre à nos gens le feu sous le ventre. — Mon père ayant répondu pour lui et pour moi qu’il savait bien que nous devions mourir pour le service de Dieu et du roi, le Renard harangua l’équipage à sa mode. Or, telle était, mon petit Jean, la confiance aveugle qu’inspirait le brave Jacobsen, que nos matelots jurèrent avec des blasphèmes (que nous ne pûmes empêcher) que l’ennemi n’aurait d’eux ni os

  1. Espèce de couleuvrine, ou pièce de chasse de fonte.
  2. Grand mât de hune.
  3. Gros vaisseau de guerre.