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Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/598

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d’ordinaire si luxuriant. Sa mise en scène était révélée, elle aussi ; on avait fait tant de bruit des cuirasses de fer, des caparaçons d’acier, des housses de velours, d’or et d’argent, et de toutes les splendeurs de ces cortèges impériaux, et de ces interminables processions qui, du commencement à la fin, ne cessent de défiler, à la joie des curieux.

Mais la musique, c’est là qu’était tout le mystère ! Quelle serait donc la musique de la Juive ? Que Rossini demain écrive un opéra, et tous ceux qui ont suivi dans ses développemens successifs cette organisation miraculeuse, en pourront hardiment préjuger le style et la dimension. Rossini est un homme en qui l’on doit avoir aujourd’hui toute confiance. Cette imagination sereine et calme, et qui se repose dans sa force et sa toute-puissance, n’aura plus désormais que des élans réguliers et sublimes. Certes nul ne sait dans quel nuage ira se perdre un jour l’aigle qui s’est arrêté sur les sommets de Guillaume Tell, et qui depuis, silencieux, regarde le soleil se coucher à l’occident. A coup sûr, s’il ouvre encore ses ailes, ce ne sera pas pour descendre. Mais M. Halévy ! que prévoir du style de M. Halévy ? quelle conjecture rationnelle faire sur un ouvrage important et nouveau de l’auteur de Clari, de l’Artisan, de la Langue Musicale, du Dilettante d’Avignon ; etc., etc. ? Aussi, la rumeur était grande dans le public. — Il a changé de manière, disait-on ; il a cessé d’imiter Rossini et les Italiens. Halévy est un homme d’avenir ; la mélodie a chanté en lui, et dès ce jour il a quitté les sentiers battus pour se recueillir dans son œuvre, et fonder une école nouvelle. L’attente — du public a été trompée lorsqu’après avoir cherché pendant cinq heures la musique de M. Halévy dans la Juive, il ne l’a pas trouvée.

En effet, vainement le public avait ouvert à la musique toutes les avenues de son intelligence, en vain il écoutait avec recueillement, en vain il s’est mis en travail de découvrir, sous cet amas de notes, des formules neuves, des chants inouïs encore, des modulations originales. Nous plaignons sincèrement M. Halévy. Sans doute, sa partition est restée enfouie sous les casques, les cuirasses et les cottes de mailles ; car il est impossible de prendre au sérieux ces masses de voix et d’instrumens qui, pendant cinq heures d’horloge, accompagnent, sur des chants écrits selon Rossini, Auber et Meyer Béer, les processions qui entrent dans l’église, et les chevaux qui piaffent dans la rue.

On a trouvé sévère le jugement que nous avons porté sur le dernier ouvrage de M. Bellini, et cela n’a plus rien qui nous étonne aujourd’hui, que nous venons d’entendre la Juive. Nous sommes tout disposés à jeter, avec les nobles dames qui fréquentent le Théâtre Italien, des couronnes de fleurs et des gerbes de laurier aux pieds du jeune auteur des Puritains.