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Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/597

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discussion, et c’est aussi le plus grand triomphe du poète, la plus belle gloire qu’il puisse ambitionner, le succès le plus grand où puisse prétendre un homme, puisque la perfection n’est pas de ce monde, et que ce serait folie de l’espérer pour soi ou de l’exiger dans les autres.

Est-ce à dire pour cela que les conseils et les objections de la critique soient sans valeur et inutiles au poète ? non, sans doute ; il faut de ces hommes sévères et exigeans, pour que le poète ne s’absorbe pas dans la contemplation de son succès, et qu’il travaille toujours, les yeux fixés sur un type de perfection dont il s’inspire, et dont il puisse, dans son ébauche, reproduire quelques-uns des plus nobles attributs.

Nous avons été bien aises de trouver cette occasion de revenir sur la pièce de M. de Vigny ; car l’opinion de notre collaborateur a été sévère à son égard, et si notre impartialité nous a fait un devoir de laisser libre carrière à la critique dans l’exercice rigoureux de son droit, nous aimons à témoigner, pour notre part, de l’émotion peu scientifique peut-être, mais vive et profonde que ce drame nous a fait éprouver.


— L’Opéra a donné la Juive. Dès long-temps on racontait toutes les merveilles de l’ouvrage nouveau, et pourtant, dans l’énumération verbeuse des prodiges qui devaient ramener la foule dans des sentiers qu’elle semblait vouloir oublier, tous s’étaient bien gardés de dire un mot de la musique. Or, ce silence avait augmenté l’empressement du public, et, ce soir-là, c’était de musique surtout qu’il était avide et curieux ; car, pour le reste, il le savait déjà par cœur, devant que les portes fussent ouvertes, les lustres allumés. Les journaux avaient tous pris soin d’annoncer que le livret était de M. Scribe, et pour quiconque avait quelque habitude du théâtre comme l’entend M. Scribe, et des moyens épiques et grandioses qu’il emploie tous les jours à l’édification de ses œuvres lyriques, il était facile, bien avant le lever du rideau et sur le simple titre, de construire le drame scène par scène, et tel qu’il avait dû sortir d’un seul jet de cette tête académique. On savait d’avance que, dans cette pièce, il y aurait une Juive, que cette Juive serait séduite par quelque prince catholique, comme cela était arrivé déjà dans la Muette de Portici, du même auteur, et qu’au dénouement, le prince catholique serait banni et la Juive brûlée, à la grande satisfaction de soixante comparses, promenant la croix de Jésus-Cbrist sur des tréteaux, et grotesquement affublés de robes pontificales.

On savait d’avance que tout cela serait écrit dans un style incroyable, parsemé de gracieux solécismes, d’antithèses choisies et de sonnantes métaphores, et de toutes ces scènes dont le sol qu’ensemence M. Scribe est