Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/57

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


la tête d’un air triomphant, c’est pour cela même que John Brish reçoit une telle pitance de gourmades. Aussi dès qu’on voit en même temps dans la rue notre brave jeune monsieur et ce grand roseau d’outre-mer, tous les voisins sont à s’appeler en criant : Oh là ! hé ! venez donc voir le petit à maître Cornille qui va donner sa râtelée au fils du bosseman anglais, et pourtant, maître, le fils du bosseman est bien plus grand et a bien trois ans de plus que notre jeune monsieur. Ah dam ! aussi, maître, notre jeune monsieur vous fait honneur dans Dunkerque ; vertu-bleu ! on en parle depuis Furnes jusqu’à l’Effarinchouque. Et cette autre fois donc, il y a un an, quand avec deux mousses de Hollande, notre jeune monsieur s’en est allé bravement dans la haute mer avec cette petite barque qu’ils avaient dérobée... Oh ! c’est ça qui est encore glorieux... d’autant qu’au partir le temps était bonasse [1], et qu’au retour le vent était d’aval [2] et si méfesant, que notre jeune monsieur, qui s’était fait capitaine de cette coquille de noix, a failli périr dans cette braverie avec deux mousses qu’il battait à grands coups de rame, parce qu’il ne parlait pas leur langue, et qu’il ne savait comment leur faire comprendre qu’ils ne devaient pas avoir peur. Ah ! mon Dieu !... c’est ça qui était fier, de naviguer par un temps pareil, car tant plus on a des riottes [3] avec le vent de la mer, tant plus c’est glorieux, et tant plus....

  1. Temps bonasse. On entendait alors par cette expression un temps pendant lequel le bâtiment ne pouvait être tourmenté ni par la mer ni par le vent, sans que cependant ce temps fût parfaitement propre à la navigation qu’on voulait faire.
  2. Vent d’aval. C’est, sur les rivières, le vent opposé au cours de l’eau, surtout quand ce cours est Est-et-Ouest. Sur les ports de mer, c’est aussi le vent d’Ouest, surtout quand il vient de la mer. — Ce mot vient sûrement du vieux mot avaler, encore en usage dans quelques provinces pour exprimer descendre. Sur les rivières, le vent d’aval est celui qui vient du côté vers lequel la rivière descend ; on nomme de même, sur les ports de mer, celui qui vient de la mer parce qu’elle est plus basse que la terre. Ce qui paraît confirmer cette étymologie, c’est qu’en Normandie, province toute maritime, et peuplée par des hommes dont la mer était en quelque sorte l’élément, avaler signifie encore descendre.
    B. V. Théorie navale.
  3. Riotte, vieux mot : — querelle, dispute.