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disputées. Souwarow apparaissait mené par la victoire, Souwarow, demi-sauvage, dont les mouchoirs des belles légitimistes saluaient déjà de loin la venue comme celle d’un nouveau Messie ; Souwarow, en effet, l’homme des étrangers d’alors autour duquel se ralliaient toutes les espérances de la coalition, tous les rêves des princes réfugiés et de leurs partisans. M. Pozzo di Borgo s’était jeté corps et âme dans l’actif mouvement diplomatique qui accompagnait l’action militaire. Il était dans la force de l’âge et de la vie : il avait trente ans ; infatigable, il courait l’Allemagne et l’Italie, secondant partout de ses intrigues le succès des armes du vieux Russe. Mais à Zurich le canon de Masséna dissipa comme des nuages toutes ces illusions de l’étranger qui comptait nous envahir. Les Austro-Russes furent rejetés hors de nos limites, et la coalition rompue. M. Pozzo di Borgo en fut pour ses courses. Il retourna à Vienne et y demeura en rapports intimas avec le cabinet.

Miraculeusement revenu d’Egypte, Bonaparte, celui là même qu’avait si dédaigneusement traité l’assemblée de Corte, posait les premières bases de son gouvernement de résistance. Sa main puissante avait relevé les débris épars de l’autorité publique, et en avait reconstruit une administration forte et centrale. L’ordre renaissait en France, sinon la liberté. Dans sa rapide fortune, Bonaparte n’avait pas oublié ses vieux amis d’Ajaccio ; mais il ne s’était souvenu d’eux que pour les proscrire. Les Arena avaient été exilés par lui, ou livrés aux commissions militaires ; on eût dit qu’il les frappait ainsi afin de mieux rompre tout lien avec son pays, afin d’être le seul Corse en France, ou d’y paraître moins Corse. Songeait-il aussi à cet autre compatriote, son ennemi déclaré, à ce Pozzo di Borgo, qui ameutait déjà contre lui les cabinets ? Je ne sais. Quant au diplomate errant, il avait dû sentir ses ressentimens s’accroître, en voyant le jeune consul victorieux imposer de si haut à l’Europe la paix d’Amiens. La guerre n’avait pas tardé à se rallumer. M. Pozzo di Borgo entra au service de la Russie, et se voua dès-lors ouvertement et complètement à la diplomatie. Il n’obéissait en cela qu’à sa vocation ; il était né diplomate ; il avait la souplesse du caractère et la pénétration de l’esprit ; l’étude des faits, l’expérience des hommes et des choses, avaient développé, chez lui, ces heureuses qualités natives ; l’habileté dont il avait fait preuve dans ses premières négociations avait montré ce qu’il valait : son avenir politique était assuré. Il obtint le titre de conseiller d’état, près du cabinet de Saint-Pétersbourg. Le prince qui le prenait à son service était ce mystique Alexandre qui fut si triste toute sa vie, qui ne mit peut-être tant de grandeur et de loyauté dans un des bassins de la balance de son règne, que pour rendre plus léger dans l’autre le poids de son avènement, — pour mieux conjurer