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c’est que la foi le porte. Nulle part il ne s’est douté de la poésie des saints livres ; il ne fait qu’entrevoir la pensée de David, et il la voit toute nue et dépouillée de sa pompe orientale. Aussi se gardera-t-il de la présenter à son siècle telle qu’elle se montre à lui ; il faut auparavant qu’il la revête de sa poésie. Les traducteurs ne lui ont donné que le sens de l’Écriture ; pourvu que ce sens demeure, qu’importe le reste ? La métamorphose sera complète. David va renaître en Louis XIV, et le canon prendra la place des chars armés de faulx. Le poète veut que l’on dise les psaumes de Racan, comme on a dit les psaumes de Marot, et certes il serait difficile de leur donner un autre nom.

Mais oublions l’Orient, oublions David, oublions cette harpe mélancolique qui endormait la fureur de Saül et qui pleurait la mort de Jonathas ; oublions tout cela, et acceptons ces paraphrases comme œuvre nouvelle. Une versification ferme, soutenue, un langage naturellement élevé et dont le tour a peu vieilli, çà et là enfin une expression grandiose qui sentie voisinage de Polyeucte ; voilà ce qui leur reste.

Nous citerons seulement quatre vers ; on pourrait en citer beaucoup d’autres :

Sa voix, comme un tonnerre, effraya tout le monde,
La mer en fut émue, et ses flots entr’ouverts
Découvrirent à nu, dans le fond de son onde,
Le large fondement de ce vaste univers.

Loin de nous cependant la pensée d’offrir cette traduction des psaumes comme une œuvre de sincère poésie ; c’est plutôt un exercice de la poésie et de la langue : mais, à ce titre, faisons la part de Racan dans la gloire de nos grands poètes. Ce que nous disons des psaumes pourrait s’étendre à tout ce qu’il a écrit : poète, grand poète même en quelques pages, partout ailleurs il n’a fait que rendre un peu de souplesse à cette langue jetée par Malherbe dans un moule d’airain. C’est une gloire assez haute que d’avoir quelque chose à revendiquer dans les plus belles renommées du XVIIe siècle.

Racan vécut encore longtemps après son dernier ouvrage.