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Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/545

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lui assura du bien, il voulut l’aller voir à la campagne, avec un habit de taffetas céladon. Son valet Nicolas, qui était plus grand maître que lui, lui dit : Et s’il pleut, où sera l’habit céladon ? Prenez votre habit de bure, et, au pied d’un arbre, vous changerez d’habit, proche du château. — Bien, dit-il, Nicolas ; je ferai ce que tu voudras, mon enfant.... En un petit bois, proche de la maison de sa maîtresse, elle et deux autres filles parurent. — Ah ! dit-il, Nicolas, je te l’avais bien dit. — Mordieu ! répond le valet, dépêchez-vous seulement….. Cette maîtresse voulut s’en aller ; mais les autres, par malice, la firent avancer. — Mademoiselle, lui dit ce bel amoureux, c’est Nicolas qui l’a voulu. Parle pour moi, Nicolas, je ne sais que lui dire.» On croit lire une page de la vie de La Fontaine.

Le mariage eut lieu en 1648 : Racan avait alors trente-neuf ans.

Remarquons bien cette date dans la vie de notre poète, car c’est aussi la date de la mort de Malherbe. Racan était alors au siège de La Rochelle, où il commandait la compagnie du maréchal d’Effiat. C’est là qu’ils se refirent pour la dernière fois, lorsque Malherbe y vint réclamer, contre le meurtrier de son fils, la justice de Louis XIII. Le disciple manqua donc au lit de mort de son maître. C’eût été là pourtant, dans l’histoire de notre langue, une heure digne de mémoire. Il eût été beau de voir le vieux Malherbe, qui toute sa vie avait défendu la pureté de cette langue, placer sous la tutelle de Racan cette noble pupille qu’il dotait, dans l’avenir, de l’empire de la pensée.

Pendant les dernières années de la vie de Malherbe, Racan eut de rares mais beaux momens d’inspiration lyrique. Ce n’est pas toujours le tour vif du modèle, et ce vers éclatant à force de vigueur et de précision ; mais c’est, dans le développement, une majesté d’expression toute nouvelle ; c’est, dans l’image, quelque chose de plus neuf et de plus naturel tout ensemble. Je vais citer. Dans une ode pleine d’élévation, adressée au duc de Bellegarde, je trouve cette belle comparaison, que La Fontaine encore a pris soin d’achever :

<poem> Tel qu’un chêne puissant dont l’orgueilleuse tête, Malgré tous les efforts que lui fait la tempête.