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Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/529

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ce qu’il invente et sur ce qu’il imite quelque chose de la poésie qui va naître.

Toutefois, ce double caractère ne se présente pas ici d’une manière assez distincte, pour qu’il soit possible de faire deux parts de cette vie. C’est chose facile d’ordinaire, surtout à ces époques où le mouvement intellectuel suit une pente uniforme. Presque toujours alors le jeune écrivain paie tribut d’imitation au modèle qu’il admire, avant d’entrer d’un pas ferme dans une voie de conquête et de création. La critique a dès-lors bonne grâce à choisir et à classer. Les jours de cette vie qu’elle se voue à raconter se partagent d’eux-mêmes : les uns appartiennent aux premières sympathies du cœur, aux premières admirations de l’esprit ; les autres, à l’inspiration personnelle. L’enfant ne quitte sa mère que le jour où il peut marcher seul ; jusque-là il vit de la vie, il pense avec la pensée de sa mère : le génie exerce autour de lui comme une sorte d’autorité irrésistible et suave qui ressemble à l’amour d’une mère. On s’abrite sous son aile quand il la déploie ; les cieux que l’on parcourt sont les siens, la foi que l’on chante est la sienne, les émotions dont on croit souffrir sont à lui ; cela dure jusqu’au moment où nous nous sentons vivre nous-mêmes. La première passion qui s’éveille en nous commence la séparation douloureuse ; elle nous ouvre un monde qui est à nous, elle nous arrache des larmes qui sont bien nôtres ; en un mot, elle nous révèle notre poésie, en nous initiant à la vie. Alors on va seul, faible encore, hélas ! mais seul ; puis la tête se redresse, le pied s’affermit, la voix devient plus sonore, la parole plus accentuée. Ainsi va la destinée du poète ; lorsque le biographe se met à son œuvre, la chronologie a pris soin déjà de la faire à demi. Autre chose est la vie de Racan ; tout s’y mêle, tout s’y confond, l’imitation et l’originalité s’y présentent presque toujours ensemble. Nous la raconterons au jour le jour, pour ainsi dire, laissant à chacun le soin d’y retrouver la double tendance que nous venons de signaler.

Vers la fin du XVIe siècle, vivait à l’extrémité de la Touraine un vieux gentilhomme retiré de la cour. Il avait servi long-temps avec honneur, et avait rapporté dans sa terre, avec le titre de chevalier de l’ordre, le grade de maréchal de camp. Son nom était Honorat de Bueil. Homme de mœurs simples et douces, il aimait fort sa