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les autres, au contraire, ont reconnu, à travers cette accumulation d’effets étrangers, une mélodie d’une simplicité et d’une beauté admirables. C’est qu’il faut savoir distinguer la mélodie primitive d’une mélodie altérée par la tradition orale, et saisir la différence qui existe entre la mélodie et l’exécution.

J’ai entendu chanter des Arabes ; le tremblement continuel de leur voix et leurs tons gutturaux ne permettent pas à une oreille accoutumée à la musique européenne de distinguer le moindre trait mélodique ; la langue orientale et la multitude des tons interjetés ont quelque chose de si étrange, qu’il ne nous serait en effet possible de reconnaître ni les tons de la mélodie primitive, ni son caractère rhythmique. Il n’en faut pas conclure pourtant que leur musique soit sans expression et sans caractère. Des Européens prendraient le chant des Arabes pour une plaisanterie, pour une charge destinée à exciter le rire ; et pourtant, à mesure que les uns chantent, on voit les autres courber la tête, tomber dans une méditation profonde et finir par répandre des larmes. Sans doute, si à ces oreilles, qui n’ont jamais entendu nos savantes compositions, on exécutait des morceaux de Beethoven et de Rossini, cette musique ne leur semblerait pas moins bizarre et moins incompréhensible que la leur pour nous.

Goëthe parle d’un chant romain exécuté souvent dans les rues par le peuple, et qui ne lui paraît pas pouvoir être saisi par la notation ordinaire. C’est probablement la chanson : Fior de limone, une des plus populaires à Rome. Elle est en effet rendue d’une manière si étrange, et la mélodie, en passant par la bouche du peuple, y subit tant d’altérations, que j’essayai en vain, à plusieurs reprises, de la noter d’une manière à peu près exacte ; je n’y pus parvenir qu’en l’entendant chanter d’une manière plus simple par un vigneron des environs de Rome.

Un autre chant avec lequel on endort les enfans, et qui porte, comme tous ceux du même genre, le nom de Ninna nanna, me présenta, quoique rendu avec assez de précision, de telles difficultés de notation, que je ne pus même parvenir à en comprendre la mélodie. J’aimerais autant, je crois, avoir à noter ce chant si incompréhensible des Arabes, dont j’ai parlé, que cette Ninna nanna si simple, si lente, et douée, dit-on, d’une vertu si narcotique,