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Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/484

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et d’où vient qu’avec un corps si chétif, il est plus beau que le plus beau des anges du ciel ? — Alors ils furent saisis de crainte, et l’interrogèrent en tremblant.

Mais cette créature ne les entendit pas ; on eût dit que ses yeux ne pouvaient distinguer leur forme, car elle ne leur donna aucun signe d’attention, et ne répondit rien à leurs questions.

Ils se réjouirent donc de nouveau, en disant : Cette bête n’a ni le sens de l’ouïe, ni le sens de la vue ; elle ne saurait faire entendre aucun cri, elle est plus stupide que les autres bêtes. Celles-ci ne nous comprennent pas et ne nous voient pas non plus ; mais l’instinct les avertit de notre présence, et un tressaillement secret s’empare du plus petit oiseau, lorsque le volcan gronde, ou lorsque l’orage s’approche ; l’ours et le chien s’enfuient en hurlant, le dauphin s’éloigne des rivages, et le dragon se réfugie sur les arbres les plus élevés des forêts ; mais cette bête n’a pas de sens, et les polypes seuls suffiront pour la dévorer.

Alors la créature inconnue éleva la voix, une voix plus douce que celle des oiseaux les plus mélodieux, et elle chanta un cantique d’action de grâces au Seigneur, dans une langue que les Esprits de révolte ne comprirent pas.

Et leur colère fut grande, car ils se crurent insultés par cette langue mystérieuse, et ces accens d’amour et de ferveur remplirent leur sein de haine et de rage. Ils voulurent saisir leur ennemi ; mais l’ennemi, ne daignant pas les voir, se prosterna devant l’Éternel, puis se releva avec un front rempli d’allégresse, et se mit a descendre vers la vallée, sans cesser d’être debout et posant ses pieds sur le bord des abîmes avec autant d’adresse et de tranquillité que l’antilope ou le renard. Comme les pierres et les épines offensaient sa peau, il cueillit des herbes et des feuilles, et se lit une chaussure avec tant de promptitude et d’industrie, que les Esprits de révolte prirent plaisir à le regarder.

Cependant, à mesure que la créature de Dieu marchait, la terre semblait devenir plus riante, et la nature se parait de mille grâces nouvelles. Les plantes exhalaient de plus doux parfums, et la créature, comme saisie d’un amour universel, se courbait, respirait les fleurs, se penchait sur les cailloux transparens, souriait aux oiseaux, aux arbres, au vent du matin. Et le vent caressait