Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/481

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


étreinte fut telle, que des myriades de races d’animaux s’y arrêtèrent et y périrent ; et de tous ces débris se forma le sol que nous foulons aujourd’hui, et sous lequel a disparu l’ancien monde.

Cependant à toutes ces existences d’un jour succédaient d’autres existences ; les races se perdaient et se renouvelaient ; la matière inépuisable se reproduisait sous mille formes. Du sein des mers sortaient les baleines semblables à des îles, et les léviathans hideux rampant sur le sable avec des crocodiles de vingt brasses ; nul ne sait le nombre et la forme des espèces tombées en poussière ; l’imagination de l’homme ne saurait les reconstruire ; si elle le pouvait, l’homme mourrait d’épouvante à la seule idée de les voir. L’abeille fut peut-être la sœur de l’éléphant, peut-être une race d’insectes, aujourd’hui perdue, détruisit celle du mammouth, que l’homme appelle le colosse de la création. Dans ces marécages qui couvraient des continens entiers, il dut naître des serpens qui, en se déroulant, faisaient le tour du globe, et les aigles de ces montagnes, infranchissables pour nos gazelles abâtardies, enlevaient dans leurs serres des rhinocéros de cent coudées. En même temps que les dragons ailés arrivaient des nuages de l’orient, les licornes indomptables descendaient de l’occident, et quand une troisième race de monstres, poussée par le vent du sud, avait dévoré les deux autres, elle périssait gorgée de nourriture, et l’odeur de la corruption appelait l’hyène du nord, des vautours plus grands que l’hyène, et des fourmis plus grandes que les vautours ; et sur ces montagnes de cadavres, parmi ces lacs de sang livide, au milieu de ces bêtes immondes, dévorées ou dévorantes, des arbres sans nom élevaient jusqu’aux nues la profusion de leurs rameaux splendides, et des roses plus belles et plus grandes que les filles des hommes ne le furent jamais, exhalaient des parfums dont s’enivraient les esprits de la terre, couverts de robes diaprées, aujourd’hui réduits à la taille du papillon, et aux trois grains d’or de l’étamine de nos fleurs.

Ces volcans, ces déluges, ces cataclysmes, cet ouvrage informe du temps et de la matière, les saintes Ecritures l’appellent l’âge du chaos. Or, tandis que les quatre Esprits se livraient la guerre, il arriva qu’ils passèrent près du char de Dieu, et frappés de terreur, ils s’arrêtèrent. Dieu les appela, et leur dit : Qu’avez-vous fait ?