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évacua la Morée. Mais, dans l’absurde morcellement du territoire grec, l’île de Candie resta sous les lois de son père : contre-sens politique qui compromit son autorité avec les antipathies religieuses et sociales d’une population libérale et chrétienne. Mohammed-Ali n’avait rien à faire en Europe ; son action gouvernementale n’y pouvait être qu’oppressive et rétrograde. C’étaient l’Asie et l’Afrique qui seules attendaient de lui le progrès.

Une circonstance peu importante en elle-même devait bientôt réunir à ses vastes domaines une contrée plus riche et d’une occupation plus difficile encore. Mohammed-Ali réclame au pacha de Saint-Jean-d’Acre quelques déserteurs égyptiens réfugiés dans cette ville, et celui-ci, d’après les injonctions du sultan, refuse de les livrer. Ibrahim, le bras droit de son père, investit cette place qui avait arrêté Bonaparte ; il s’en empare après im siège meurtrier, et ce succès lui livre la Syrie tout entière.

Alors Mahmoud se voit forcé d’intervenir activement, et de recouvrer par la force ce que son imprudence lui a fait perdre. Cette révolte, qu’il a fatalement provoquée, va mettre enfin aux prises le vassal et le suzerain, le destructeur des Mameluks et le destructeur des janissaires, les deux novateurs de l’islamisme ; car le sultan a marché sur les traces du vice-roi : il a senti, comme lui, la nécessité d’une réforme ; comme lui, il a donné à ses institutions l’appui d’une armée régulière ; et s’il est resté, selon le sort des imitateurs, inférieur à son modèle, on peut dire néanmoins qu’il fait progresser son peuple, malgré ses revers, comme Mohammed-Ali régénère le sien par la victoire. Mais la rivalité des deux souverains, des deux hommes, n’est ici que secondaire, et s’efface, dominée par une autre lutte plus importante. C’est Stamboul et le Kaire qui se précipitent l’un sur l’autre comme deux lions furieux ; ce sont deux races qui se prennent corps à corps. Mohammed-Ali a rendu aux Arabes le sentiment de leur force, en les armant, en les disciplinant, en leur répétant ce commandement d’en avant, marche ! qu’ils n’avaient jamais oublié depuis que Bonaparte l’avait fait retentir à leurs oreilles ; et maintenant ils vont demander raison aux Turks de trois siècles d’abrutissante oppression. Et les Turks, armés comme les Arabes de la tactique européenne, mais privés par tant de précédentes défaites de toute foi en eux-mêmes et dans leurs chefs, succombent dans les plaines d’Iconium, berceau de leur grandeur. — Ici, par Mohammed-Ali s’accomplit une immense révolution sociale, qui commence pour ses sujets, qui se continue pour les Ottomans ; — ascendante et positive pour les premiers, décroissante et négative pour les seconds. Les Arabes d’Egypte ne formaient qu’une masse compacte, incapable de spontanéité et couchée à plat-ventre par une soumission