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s’apprêtent à saisir, les Mameluks ne lui permettent point d’éloigner son armée. Ces étrangers doivent-ils donc retarder plus long-temps l’exécution des grandes choses qu’il médite ? Leurs brigandages n’ont-ils pas fait assez sentir au pays la nécessité d’un gouvernement unitaire ? Une race entière va-t-elle encore s’arrêter paralysée par une factieuse aristocratie, et n’est-il pas temps que l’Egypte leur passe sur le corps, puisqu’ils s’obstinent à entraver sa marche ? Mohammed-Ali se décide à trancher ce nœud gordien de sa politique, à frapper un de ces coups condamnés par les règles communes de la justice, mais dont les hommes d’une certaine trempe osent assumer la responsabilité devant Dieu et leurs semblables, quand ils pèsent d’une main les prétentions égoïstes des castes, et de l’autre les intérêts généraux et les droits imprescriptibles des sociétés.— Le massacre des Mameluks est résolu.

Le visir désarme d’abord leur défiance par un armistice habilement préparé, et pour leur donner moins d’ombrage, il paraît exclusivement occupé de l’expédition d’Arabie. Il fait construire une flottille sur la mer Rouge, et va lui-même à Suez activer les travaux. Il exige des Moultezims l’impôt et le revenu de leurs terres pendant deux années, bâtit à Alexandrie d’immenses magasins destinés au commerce, dont il conçoit déjà le développement et les bases nouvelles, et annonce enfin à tout l’empire le départ de l’armée, commandée par son fils aîné Toussoun-Pacha.

Le 1er mars 1811, la maison de l’Elfy, comblée depuis quelques jours de trompeuses faveurs, est invitée à se rendre à la citadelle, pour présenter ses adieux au fils de son altesse. C’était en effet de leurs derniers adieux qu’il s’agissait. A peine entrés, les Mameluks sont fusillés du haut des murailles, sans pouvoir fuir ni se défendre. Le même jour, à la même heure, on égorge leurs frères dans les rues du Kaire, dans les villes, dans les campagnes du Sayd et du Delta, et la proscription qui les immole par milliers, force les débris de leur milice à se jeter dans le désert.

Ainsi périt, après six cents ans d’existence, le corps des Mameluks, exception dans la physiologie humaine, anomalie dans les lois de l’organisme social. Pas un regret ne s’éleva pour eux de cette terre dont ils avaient si long-temps étouffé les plaintes, pas une larme ne se mêla au sang expiatoire dont ils l’arrosaient. On sentait qu’avec eux finissait le règne du pillage et de la barbarie. Des qualités brillantes que plusieurs de leurs devanciers avaient portées sur le trône, ils n’avaient gardé, dans la dernière phase de leur carrière, qu’une bravoure fougueuse presque toujours fatale au pays et à eux-mêmes ; encore ne s’étaient-ils signalés.