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Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/426

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— C’est ici ? dis-je au gardien.

Il ne me répondit que par un signe affirmatif, en baissant la tête.

Je n’avais pas besoin qu’il m’apprît pour quels crimes on avait ôté la vie à ces deux malheureux, qui étaient là cachés sous quelques pouces de terre. — Ce que je voulais, c’était pouvoir distinguer leurs tombes l’une de l’autre ; — car l’une était maudite, l’autre sainte.

Je m’étais tourné vers le gardien. Je l’interrogeai d’un regard qu’il comprit.

Ayant jeté d’abord un coup d’œil furtif autour de lui, comme pour se bien assurer que nous étions seuls, il se rapprocha de moi ; et quand il fut tout près, abaissant la main droite entre nous deux, l’index tourné vers le sol :

— Celui qui est à mes pieds, dit-il, c’est cet homme qui tua sa femme ; — el que matò a su muger ; l’autre, — et il s’interrompit ; puis, après une pause d’un instant, il ajouta tout bas : l’autre, — c’est celui qui a dit cette parole, — el que dijo aquella palabra !

Cette parole ! — Vous ne savez pas quelle était cette parole que n’osait répéter ce geôlier de cimetière en présence de ses morts, — bien muets pourtant et sourds. — C’était Vive la liberté ! — Viva la libertad !

Celui qui l’avait dite, cette parole, c’était un pauvre cordonnier, Antonio Latorre, — un enfant de dix-neuf ans. Etant ivre en une taverne, le 22 mars, il avait crié : Vive la liberté ! Arrêté sur-le-champ, et conduit en prison, il s’était endormi dans son cachot. On l’avait réveillé pour le condamner. Le 25 mars, un dimanche des Rameaux, on était venu lui lire sa sentence et le mettre en capilla. Après l’y avoir torturé trois jours, le 28 mars, on l’avait enfin mené au supplice ; — on l’avait pendu comme révolutionnaire ! — Por revolucionario ! — Son crime, son arrêt et son exécution avaient été commis en moins d’une semaine !

Pauvre enfant ! — Il avait été la première des victimes de l’année. — Il avait été le premier de ceux qu’en 1831, le bourreau avait envoyés au ciel rejoindre El Empecinado, Riego et leurs frères. — C’était lui qui avait ouvert cette seconde marche triomphale des patriotes espagnols à l’échafaud ! Le libraire Miyar ne devait pas