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Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/412

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Alard qui lui demande des secours. Alors Renaud se lève, égaré par l’indignation et la colère.

RENAUD.

Adieu, et pour jamais à mon père ! Oh ! non, je ne croyais pas, vieillard, que vous fussiez un homme si dur ; mais maintenant je vous connais, vous êtes un père dénaturé. Mes frères et moi nous avions cru que nos têtes étaient à l’abri sous votre toit, nous avions cru que l’amour paternel vous ferait ouvrir vos bras à des fils, et vous les chassez avec de mortelles injures, et c’est parce que nous avons vengé la mort de votre frère Beuvet, que vous avez une soif si ardente de notre malheur ! Mais il le fallait pourtant, mon père, car nous, nous ne sommes pas des lâches ; nous voulons soutenir ceux qui sont de notre sang ; quant à vous, si vous tenez tant à faire votre paix avec l’empereur, père, envoyez-lui les quatre têtes de vos quatre fils, et vous deviendrez son favori ! — Ou, s’il faut que nous périssions de misère, eh bien ! venez, mes frères, sortons ! — Nous nous asseoirons par terre, devant la porte de cette maison, et là, les mains étendues vers les passans, nous crierons : Famine ! famine ! famine ! et nous mourrons de faim, appuyés contre la porte du château de notre père, il pourra ajouter ce haut fait à l’histoire de sa vie. — Venez, sortons, mes pauvres frères !

(Égaré et tirant son épée.)

Mais non... mon sang crie dans mes veines, il vaut mieux mourir maintenant. (Il marche sur son père le glaive à la main.)

GUICHARD, se jetant au-devant de Renaud.

Frère, frère, au nom de Dieu, apaise ces transports de colère ; respecte notre père ; c’est notre maître, notre seigneur ; il a droit de nous dire ce qu’il veut. S’il est injuste et violent, soyons obéissans et sages. Dieu et le monde nous condamneraient si nos mains s’abaissaient sur notre père.

RENAUD.

Mon frère, je ne puis retenir ma rage quand je vois celui qui devrait nous soutenir uniquement occupé à nous nuire. Mais, aussi vrai que je suis un bon chrétien, je lui ferai payer chèrement cette injustice ! Oui, père dénaturé, si je repasse jamais le seuil de cette maison, je livrerai votre âme à la damnation, car je déchaînerai le ravage sur vos terres ; je pendrai vos vassaux le long de vos chemins, et je vous donnerai encore une fois sujet de dire au roi que vous ne nous connaissez plus pour vos fils !

(Le duc Aymon, qui a écouté sans répondre, se frappe la poitrine et pousse un long soupir.)

LE DUC.

Oh ! mon Dieu ! oh ! mon Dieu ! que vous me faites misérable ! Vous avez raison, Renaud, et moi j’ai tort. Je n’aurais point dû vous abandonner