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Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/410

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RENAUD, se levant.

Allons donc, au nom de Dieu et de la vierge Marie, allons voir ce qu’il y a de nouveau chez nous. Je ne sais, mes frères, si nous serons bien reçus, n’ayant pas demandé de sauf-conduit à notre père, car c’est un homme dur et grandement fidèle à la loi. Peut-être voudra-t-il nous livrer au roi.

ALARD.

N’ayez pas cette pensée, Renaud ; notre père n’est pas assez inhumain pour nous maltraiter. Moi, je pense que lorsqu’il nous verra de retour au foyer, il en aura beaucoup de joie.

(Ils s’approchent de la porte du château ; des villageois les regardent par les fenêtres.)

LE PREMIER VILLAGEOIS.

Quels sont ces gens-ci, dites-moi, compère ? Jamais on n’a vu dans le canton pareille truandaille. Ce sont des monstres ou des sauvages.

LE SECOND VILLAGEOIS.

Jamais, je vous assure, je n’ai vu des êtres pareils. Ils ont l’air de bêtes fauves. Certainement ce sont des monstres ou des Sarrazins ; ne restons pas ici.

(La duchesse Aymon sort rêveuse, tandis que ses fils sont près de la porte.)

LA DUCHESSE.

Non, il n’est point de femme au monde, portant cette lourde vie ; il n’en est pas qui ait jamais eu autant sujet de pleurer que moi ! J’avais quatre fils vaillans et redoutés, les plus braves chevaliers que l’on pût voir, et la fortune leur est si pesante, qu’ils ont été bannis de la maison paternelle par leur propre père, et maintenant ils vivent comme des déserteurs ! Il n’est personne dans ce pays qui voulût les secourir, et leur père désespéré est allé, comme un insensé, chercher au loin des aventures. Me voilà maintenant abandonnée par le père et les fils !

(Elle aperçoit les quatre frères sans les reconnaître.)

O Dieu ! mes pauvres malheureux, quelles gens êtes-vous, que je vous vois si misérables et si brûlés par le soleil ? Etes-vous des païens ou des chrétiens ? vous avez sans doute besoin d’aumônes ? Si vous êtes nécessiteux, dites-le avec sincérité, et je vous secourrai au nom de Dieu, afin qu’il secoure aussi mes pauvres enfans, et qu’il les sauve des mains de leurs ennemis. — Se peut-il, ô mon Dieu ! que vous ne me fassiez pas voir mes quatre fils encore une fois avant de mourir !...— Oh ! je voudrais qu’ils fussent là, à la place de ces malheureux, dût-il m’en coûter tout ce que je possède dans ce monde !

(Renaud, presque évanoui, se jette aux genoux de sa mère et se cache le visage dans sa robe.

Celle-ci reconnaît son fils, et, noyée de larmes, jette un cri, lui prend la tête entre ses mains, et dit :