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Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/409

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archange saint Michel, avec le casque doré en tête, la tunique semée d’étoiles et les laticlaves antiques. Mais comme s’il eût voulu, sous ce fantastique déguisement, garder un symbole du pays, il agitait à la main un bâton-à-tête ; orné d’une ganse de laine bariolée. C’eût presque été une idée de génie, si ce n’avait été une naïveté d’ignorant. Toute la création du poète était en effet révélée par ce bizarre rapprochement. C’était bien là le Renaud du drame breton tout entier : — un brillant archange, tenant à la main, au lieu du glaive, le dur pen-has du manant.

Cependant le troisième acte commença (les deux premiers avaient déjà été joués). Il prenait la légende au moment où Charlemagne, pour venger la mort de son neveu Berthelot, tué par Renaud, d’un coup de damier, vient assiéger les quatre fils d’Aymon dans leur château des Ardennes. On y voyait les prouesses des quatre chevaliers, et de leur cousin Mogis, la trahison d’Hermier-de-Seine, qui s’introduit dans la citadelle sous le voile de l’amitié, et la livre aux gens du roi ; enfin, le combat du duc Aymon contre ses propres enfans, qu’il force à fuir dans les montagnes. On voyait ceux-ci, après avoir souffert toutes sortes de maux, et être devenus si maigres, qu’ils n’osaient se montrer, prendre la résolution de se rendre à Dordonne, habitation de leur père, pour implorer sa pitié. Ils arrivent en effet devant le château. Le pont-levis est baissé ; le jour commence à paraître ; tout respire autour d’eux l’abondance, le calme et le bonheur ; les nobles armoiries de leur famille, gravées sur la porte d’entrée, étincellent d’or et d’azur ; tous quatre s’arrêtent timides et attendris devant ce seuil qu’ils passèrent, il y a sept ans, couverts d’armures brillantes, joyeux, florissans et aimés de leur père. Aucun d’eux n’ose le franchir.

RENAUD, assis devant le château.

Nous voilà arrivés près de Dordonne ! Non, je ne puis vous dire quelle souffrance me tord le cœur, quand je vois la paix et le repos que goûtent nuit et jour les hommes de ce pays ! et nous qui sommes les enfans légitimes da seigneur, nous n’avons d’autre toit que la voûte des forêts ! Voilà le château de mon père. C’est là que j’ai été mis au monde, là que j’ai passé les premières années de ma vie, où j’ai vécu, pauvre petit, si frêle et si gracieux, et surtout si plein de joie ! — Et maintenant la porte m’en est interdite, et maintenant, mon Dieu ! j’en suis chassé comme un dragon farouche !

GUICHARD.

Consolez-vous, Renaud ; renoncez à ces plaintes, nous pourrons encore une fois posséder notre ancienne demeure.