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balles, pour s’en procurer, il tuait un chouan quand l’occasion s’offrait belle et facile ; car, de peur de donner l’éveil, il économisait sa vengeance. Le jour, il restait caché dans le creux des pierrières, dans les meules de foin, dans les halliers, au haut des arbres, dans le fond d’un puits desséché, dont l’orifice était voilée par des ronces, dans les ruines des chapelles ou les souterrains des vieux châteaux. Là, il consolait sa solitude en disant son chapelet, et en se racontant à lui-même des histoires. Cette expression pittoresque est de lui. La nuit, il mettait sa haine à l’affût le long des sentiers parcourus par les royalistes, et il les attendait à la longueur de sa carabine. Le nombre de ceux qu’il tua ainsi fut probablement considérable, car, de son aveu, il ne laissa échapper aucune occasion. Une seule fois il épargna un chouan en prières aux pieds d’une croix de carrefour. — Si je l’avais tué alors, me dit-il, il serait allé en paradis.

Une nuit, Riwal, en entrant dans un vieux four en ruines qui lui servait de retraite depuis quelques jours, y trouve un homme endormi. Il lui met le bout de son fusil sur la poitrine, et lui crie : Qui vive ! — Royaliste, dit le paysan en se réveillant. — La réponse n’était pas achevée qu’une balle lui avait traversé le cœur. Comme les bandes tenaient la campagne, Jacques ne put sortir de sa retraite que vingt-quatre heures plus tard, et il passa tout ce temps assis près du cadavre, les pieds dans le sang.

Une autre fois Riwal se trouve caché dans une meule de paille où deux royalistes viennent se réfugier. Des soldats passent et sondent la meule avec la baïonnette ; Jacques sent le fer qui lui pénètre dans le ventre, il ne pousse pas un cri ; les bleus continuent leur route, et les chouans, rassurés, s’endorment. Alors Riwal se glisse hors de la paille et y met le feu. Les deux hommes y furent étouffés.

Cette vie dura jusqu’au moment où la tranquillité se rétablit en Bretagne. Une fois la guerre civile éteinte, Jacques Riwal recommença à se montrer. Il alla reprendre sa fille à Saint-Brieux, loua près de Lannion une petite ferme de quelques journaux, et vécut tranquille. Le soulèvement des Cent Jours fut trop court et trop peu important pour l’arracher à son repos. Mais sa haine contre les nobles ne diminua en rien, et lorsque je le vis en 1825, c’était encore le chouan républicain de 95. Je passai une journée presque entière avec lui. Dans le cours de l’entretien, on vint à parler de poésie celtique, et Riwal m’apprit que le jour même on représentait, près de la ville, une tragédie bretonne : les Quatre fils d’Aymon. Je lui proposai aussitôt de m’y conduire, et nous partîmes ensemble.

Le pardon avait attiré à Lannion une affluence immense. Toutes les