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par sentiment. Ce Renaud qui tuait des princes, détruisait des armées, et qui était sûr de sa tête, pourvu qu’elle fût à l’ombre de sa lance ; ce Renaud, si dur à l’ennemi, et si tendre à ceux qu’il aimait, qui après avoir brisé avec le glaive le joug de tout commandement, se faisait humble aux pieds de Dieu, se mêlait aux derniers rangs du peuple et se laissait briser le crâne par le marteau d’un maçon ; ce Renaud personnifiait admirablement le paysan breton du XVIe siècle, si brave, si révolutionnaire, si rétif, et pourtant si religieux et si soumis à ses prêtres.

Rien ne doit donc étonner dans l’immense succès qu’obtint en Bretagne la tragédie des Quatre fis d’Aymon. Quand elle parut, elle dut produire un effet prodigieux, car elle remuait les passions qui étreignaient le plus fortement les cœurs de la multitude. Ce jour-là il dut y avoir, parmi les spectateurs, bien des élans, bien des cris jetés, bien des révélations menaçantes de la haine qui travaillait sourdement les masses ; et ce serait un curieux renseignement historique que le récit de cette première représentation. Malheureusement nul ne nous l’a conservé.

A défaut de ce document, je puis raconter ici ce que j’ai vu moi-même à une représentation de la tragédie des Quatre fils d’Aymon, à laquelle j’assistai il y a quelques années. Ce récit pourra servir en même temps d’instruction et de preuve pour ce que j’ai dit plus haut. Il me fournira d’ailleurs l’occasion de faire connaître un caractère extraordinaire que je fus à même d’étudier.

Je m’étais arrêté à Lannion pour voir son grand pardon annuel. Un pardon est toujours chose curieuse en Bretagne, mais surtout à Lannion, cette Venise de cinq mille âmes, où l’on danse les plus beaux passe-pieds du pays de Tréguier, et où l’on chante les plus belles complaintes ; à Lannion, où les jeunes filles sont si tendres, qu’un poète breton a osé dire que ce qu’il y avait de plus rare dans la paroisse après les vierges, c’étaient les étoiles en plein jour et les roses en hiver. J’étais curieux d’assister encore une fois à une fête du pays que j’allais quitter ; puis je voulais faire plus ample connaissance avec un vieux paysan qu’un ami m’avait livré comme une médaille précieuse, et qui devait passer la journée avec moi.

Bien que ce que j’ai à raconter de cet homme doive m’écarter un instant des Quatre fils d’Aymon, je prie le lecteur de me permettre cette digression. Je l’ai déjà dit, ce que j’écris ici, c’est des mémoires sur la Bretagne, et tout ce qui peut la faire connaître, dans ses caractères généraux, et dans ses individualités, se rattache naturellement à mon sujet. Il est d’ailleurs des souvenirs qui sont jumeaux dans votre esprit, et que vous ne