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Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/395

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et la garde de son épée entourée d’un chapelet. Il vient demander au saint abbé des consolations et des espérances, car il a le souvenir de sept crimes capitaux qui lui plongent au cœur comme les sept épées de Notre-Dame des Douleurs. Il craint que l’Eternel n’ait pas au ciel assez d’anges de pardon pour en envoyer un effacer chacune de ses fautes. Mais saint Bernard l’encourage, et pour le rassurer, il lui raconte une vieille histoire.

Il y avait eu autrefois un seigneur comme lui qui avait fatigué Dieu et les hommes. Un jour deux pauvres moines se présentèrent à son château et demandèrent l’hospitalité, mais sa jeune femme leur dit : — Hélas ! hommes de Dieu, mon époux est dur à ceux qui marchent comme vous en deuil de la joie ; je n’ose vous recevoir, car il vous tuerait. Entrez dans cette crèche abandonnée des pourceaux ; c’est tout ce que je puis faire. — Les pauvres moines remercièrent et obéirent. Mais voilà que le soir, quand le seigneur était à table, sa jeune épouse, qui était près de lui, se mit tout à coup à devenir triste et à pleurer, et son mari lui ayant demandé ce qu’elle avait. — Pardonnez-moi, mon maître, dit la pauvre chrétienne, mais il est venu deux moines ici, et je n’ai osé les recevoir à cause de vous, si bien qu’ils sont à cette heure exposés au froid et à la faim, dans la crèche des pourceaux, ce qui m’est une bien lourde pensée dans le cœur ! — Et la pauvre femme se mit derechef à pleurer ; ce qu’ayant vu, le seigneur, par amitié pour elle et nullement par charité, voulut que l’on fît venir les moines, qu’on leur servît du meilleur, et qu’on les logeât dans la chambre tapissée. Mais quand les hommes saints eurent mangé modestement et qu’ils virent les grands lits qu’on leur avait préparés, ils dirent au maître : — Ne vous offensez pas, seigneur, mais nous ne coucherons point dans des lits semblables, car notre couche ici-bas, c’est la paille ou la terre. — Qu’il soit fait à votre désir, dit le gentilhomme tout ému, et il fit apporter pour chacun d’eux de la paille fraîchement battue, puis il se retira. Mais à peine seul, il sentit comme mille épines qui lui entraient dans le cœur.... C’étaient les remords des actions qu’il avait commises pendant sa vie. Tout hors de lui, il se lève, va trouver les moines, se confesse à eux, et leur dit ses repentirs, ajoutant que, pour sûr, Dieu lui garderait rancune éternellement. — Ayez bon courage, lui répondirent les moines, nous allons prier pour vous, et Dieu nous inspirera. — Puis l’ayant renvoyé, les pauvres mendians prièrent et s’endormirent.

Mais voilà que dans leur sommeil ils eurent une vision de Dieu. Ils virent Jésus-Christ sur son trône ; l’âme de leur hôte était à ses pieds, toute grelottante de peur, et devant le tribunal se tenait le diable qui demandait l’âme, et l’ange gardien qui plaidait pour elle. — Cet homme, disait le démon à Jésus-Christ, n’a jamais fait que vous offenser. — Alors