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Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/39

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Rien n’indiquait le lendemain matin les (grands évenemens qui s’étaient passés la veille. La Bajada était retombée dans son apathie ordinaire ; on voyait seulement un des conjurés se promenant de long en large devant le cabildo, un sabre à la main, et ayant l’air de monter la garde. Les membres du nouveau gouvernement étaient en séance depuis huit heures du matin ; après avoir passé deux heures à prendre du maté et à faire des cigares avec le tabac de don Geronimo, la discussion s’était ouverte sous la présidence du père Las Piedras. Deux avis avaient été ouverts, et se partageaient les opinions. Aguirre proposait de rallier d’avance tous les partis futurs en donnant dans la soirée un second bal des hommes libres, et de continuer ainsi jusqu’à fusion parfaite des factions qui pourraient surgir. Le ministre des relations extérieures voulait, au contraire, qu’on profitât d’un vieux tambour et d’une demi-douzaine de fusils qui se trouvaient dans l’arsenal de la province, pour armer les habitans, et se préparer à une vigoureuse défense en cas d’attaque. Le père Las Piedras, voyant les deux orateurs s’échauffer, prit la parole. Après avoir insisté sur la conduite modérée a tenir, afin de se concilier les puissances de l’Europe, il entreprit un résumé de la discussion dont il ne put jamais sortir ; mais il était facile de voir que le bal d’Aguirre lui paraissait un puissant moyen gouvernemental. L’heure de la sieste le tira heureusement d’embarras ; le conseil se sépara, et pendant trois heures, la Bajada fut plongée dans un sommeil profond.

Au réveil, la discussion fut reprise après qu’ont eut encore fumé quelques cigares, mais sans qu’il en sortît aucune résolution. La nouvelle de la révolution s’était répandue dans la campagne, et les gauchos ravis commençaient à accourir de toutes parts, bien déterminés à vivre aux dépens des Bajadenos, tant qu’on les laisserait faire. Le cabaret du coin se remplissait de nouveaux arrivans qui attachaient leurs chevaux aux poteaux de la galerie, et le soir de deux ou trois guitares, partant de l’intérieur, annonçait que leur nombre allait croissant de minute en minute ; des groupes d’individus drapés jusqu’aux yeux dans leur ponchos se formaient sur la place ; une abondance inaccoutumée de carago et de hijo de una grandissima porra sortait de toutes les bouches. Cependant rien n’avançait dans le conseil ; les gauchos, qui commençaient à