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Je travaillerai au champ de bon cœur,
Car j’ai bu, ce matin, du vin de feu,
J’ai bu du vin de feu, parce que ma femme est jolie.

Allan Caro explique ensuite comment un mari philosophe, et qui ne pousse pas l’égoïsme jusqu’à vouloir sa femme pour lui tout seul, peut se procurer mille douceurs : « Il n’y a pas dans tout le canton, dit-il, un métier qui vaille celui de cocu. L’ouvrage donne beaucoup dans le pays. » Pendant qu’il parle ainsi, sa femme se met à la fenêtre, la coiffe renversée, et ses beaux cheveux noirs ruisselant sur ses épaules blanches. Elle rit avec un gentilhomme qui la tient dans ses bras, et l’embrasse sur les yeux. Caro feint de ne rien voir, mais elle se penche et l’appelle — Allan, mon petit Allanic ! — Elle a une demande à lui faire ; elle veut qu’il aille lui quérir de belle eau pure à la fontaine pour qu’elle puisse laver son visage et y effacer la trace des baisers. Allan, blessé malgré toute sa philosophie, refuse positivement. Alors elle l’injurie et le menace. « Coupez-lui une corne, dit-elle au gentilhomme, pour qu’il ait l’air d’une vache folle ; » puis elle descend, l’audacieuse ribaude, elle court à Caro, appuyé sur son boyau, lui détache quelques soufflets, et rentre en éclatant de rire. Allan reste un moment pétrifié ; puis, secouant la tête avec une triste gravité et se retournant vers le public : « Vous venez de voir, dit-il, un échantillon de la vie d’un pauvre vassal avec sa femme ! ne vaudrait-il pas mieux pour moi quitter cet enfer et m’enrôler pour la guerre ? Au diable la femme, au diable le soulier qui va à tous les pieds ! je veux vivre en gentilhomme et m’engager. »

L’autre scène est une satire moins crue, mais n’est pas moins plaisante. C’est encore un intérieur de ménage. Le paysan Lavigne rentre chez lui le front soucieux et l’œil larmoyant. Sa femme lui demande la cause de sa tristesse ; Lavigne lui apprend qu’il sort de confesse, et que le recteur lui a donné pour pénitence de rester trois jours sans boire. Le malheureux est sûr d’en mourir. « Trois jours sans boire, dit-il, et entendre dans les tavernes le tintement des verres qui rend le vin si bon ! j’aimerais mieux me faire hérétique ! » Sa femme lui adresse en vain une belle exhortation sur la tempérance ; quand elle a fini, Lavigne, qui semble l’avoir écoutée très attentivement, se contente de lui répondre : — Ma femme, donnez-moi quelque argent. — Pourquoi faire, mon mari ? — Pour jeter dans le chapeau du premier pauvre que je rencontrerai. — Mais la femme, qui sait à quoi s’en tenir sur cette charité subite, refuse, et Lavigne sort avec l’affreuse perspective d’une journée entière de sobriété. Heureusement qu’il rencontre Allan Caro qui le conduit à la taverne. Tous deux mettent en