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fiévreuse, conçut ce drame de Saint Guillaume, comte de Poitou. Enlevé subitement aux études arides, démailloté des règles de son despautère, il sentit peut-être tout à coup son imagination prendre des ailes. Penché près de l’âtre, et tout en écoutant le grésillement de la flamme, le rouet de sa mère, la brise soufflant dans les aubépines du chemin, et la voix monotone d’une sœur idiote, murmurant quelques hymnes d’église, il lui sembla peut-être ouïr tout à coup des révélations mystérieuses que des génies lui faisaient à l’oreille. Il crut, au milieu de la fumée de l’âtre et parmi ces rumeurs de la cabane paternelle, voir les étincelles du foyer prendre l’apparence de visions brillantes, ses rêveries intimes revêtir soudainement un corps et se mouvoir. Alors, ravie en extase, son âme jeune et aspirante, sa pauvre âme de mendiant et de serf, se rêva dans le corps de quelque fier seigneur, ayant à lui l’or et les femmes, et modelant la vie à ses désirs, comme le potier sa terre ; alors il se figura le monde entier, avec toutes ses joies et ses gloires, abattu à ses pieds comme un ennemi à sa merci ; et ivre de sa puissance et de sa richesse imaginaires, il se roula, en idée, dans les jouissances terrestres ; il savoura la tyrannie, goûta avec rage au péché, se satura des bonheurs qui damnent !... jusqu’à ce qu’au milieu de cette frénétique ivresse, née de tant de désirs si long-temps comprimés, un triste tintement de la cloche du village ou un saint verset, psalmodié plus distinctement par sa sœur, vînt l’arracher aux hallucinations mondaines, lui parler de pénitence, et le jeter à deux genoux sur l’âtre, frappant sa poitrine et confessant ses mauvaises pensées.

Et si ce n’est point ainsi qu’a été fait le drame de Saint Guillaume, du moins est-il certain que la double inspiration païenne et catholique a dominé tour à tour le dramatiste, car elle se manifeste dans toute son œuvre. Ce comte de Poitou sent trop le rustre et rappelle trop les ambitions de village pour ne pas être le rêve de quelque pauvre paysan, soupirant d’abord après les jouissances mondaines, puis pénitent de ses impures pensées. Ce drame est toute une vie de désordres, conduisant à une vie toute d’abnégation ; l’excès de la puissance et des plaisirs aboutissante l’excès de l’humilité et de la mortification. Saint Guillaume, c’est à la fois le péché et le repentir incarnés. C’est une pièce à deux façades, et qui présente comme deux constructions opposées. Il faut traverser le mauvais lieu pour arriver à la cellule du saint.

Nous avons dit comment l’idée de cette tragédie avait pu venir à un pauvre cloarec, mais nous n’avons pas parlé des difficultés que dut lui présenter la conception du plan, la disposition des détails. C’est toujours chose malaisée à bâtir qu’un drame purement d’imagination. Dans une pièce historique du moins, on peut se servir des échasses de l’histoire