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l’histoire psychologique des peuples, et c’est sous ce point de vue, encore plus que sous l’aspect littéraire, que nous croyons intéressant d’examiner les tragédies bretonnes qui ont survécu à l’oubli.

On devine d’avance qu’ici l’espèce de placidité habituelle aux compositions celtiques se trouve quelque peu modifiée. La forme même du drame a dû faire sortir la poésie bretonne de sa sentimentalité allemande, secouer sa molle mélancolie et enfiévrer ses allures. Ce n’est plus ici la méditation contemplative d’une intelligence repliée sur elle-même, qui s’étudie, s’analyse et se peint à loisir ; c’est le choc de l’homme contre l’homme, c’est la pensée romanesque faite chair, lancée dans la mêlée et s’y faisant sa trouée. L’action traduit et accompagne l’idée. Les vers du poète ne sont plus seulement des vers ; ce sont des êtres qui vivent, qui parlent, qui agissent. Et cependant ne croyez pas que le Breton perde, dans le drame, son accent propre et tombe dans la turbulence ! Non, au milieu même des aventures les plus extraordinaires et des plus orageuses traverses, il conserve son langage plus résigné qu’impétueux, ses élans plus attendrissans et plus solennels que chauds et déchirans. Vous retrouverez toujours la peau granitique du dur Armoricain, cet accent qui vient du dedans, jamais du geste ni de l’attitude, et qui vous fait monter les larmes du cœur aux paupières, mais sans crisper les nerfs. C’est, en un mot, du drame sans cri subit, sans brillante réplique, sans aucun de ces sublimes mouvemens qui, avec un mot, vous arrachent l’âme. Ce manque de vivacité, de passion soulevante, est dans les tragédies bretonnes un vice radical. Malgré leur peu d’expérience artistique, les auteurs grossiers de ces tragédies ont senti ce défaut, ils ont même essayé de le combattre ; mais, outre qu’ils manquaient d’adresse pour y parvenir, ils luttaient contre leur propre nature : aussi ont-ils échoué complètement. Ils ont essayé de remplacer l’animation nerveuse qui leur manquait, par la multiplicité des faits et par l’entassement des incidens ; mais loin de tirer avantage de cette manière de procéder, ils se sont trouvés entraînés perpétuellement hors de leur sphère. Poètes élégiaques et dithyrambiques avant tout, il leur a fallu se jeter dans un labyrinthe de scènes, et ils se sont perdus dans ces combinaisons compliquées, dans ces accessoires embarrassans qui appelaient la faire encore plus que le génie. On eût dit le paysan du Danube chargé de faire de la diplomatie et de louvoyer entre les protocoles. Aussi se sont-ils lourdement empêtrés au milieu des incidens, et n’ont-ils pu s’en tirer qu’en se jetant dans l’obscur ou dans l’absurde. Saint Guillaume est un remarquable échantillon de ces malheureuses tentatives faites pour corser le drame breton.

Du reste, hâtons-nous de le dire, assez peu d’auteurs ont tenté ces