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jeunesse que, dans son inquiétude de mère, elle prend à tâche de modérer. Un côté si sage, mais nécessairement si raisonneur, introduit dans le talent, semble par endroits le rallentir. Cette muse, autrefois sortie du même camp libéral que Béranger, n’est pourtant pas tout entière aujourd’hui aux craintifs présages. Son espérance, blessée mais patiente, s’est réfugiée aux perspectives d’un avenir social, terre promise que tant de voix de poètes aiment à saluer.

Ce qui touche le plus dans le récent volume, ce sont les pièces où, sans détour, sans déguisement de drame ou de mythe, l’âme du poète a éclaté, ces pièces modestes intitulées Plainte, Invocation, Découragement, le Temps, la Commémoration funèbre sur la mort de Mme Guizot, la Passion. Elles sont courtes, parce que la douleur trop vraie n’a qu’un cri, parce qu’une aile saignante, à peine élancée, retombe, parce qu’il a fallu les quitter vite pour les pages monotones et laborieuses, un moment disparues sous une larme. Elles sont nées du profond de la réalité, sans la décorer, sans l’interrompre, en présence et en continuité des instans d’angoisse ou d’ennui, sans oubli aucun et sous l’effort des choses existantes. Après l’Ange Gardien, dont la rayonnante image continuera de planer, aux heures de rêverie, sur les destinées de toute jeune fille chrétienne et de toute épouse fidèle, ce volume nouveau, mélange de souffrance, d’étude et de maturité sensée, a son charme également béni. Bien qu’il nous reporte vers un passé plus brillant, bien qu’il s’élève moins haut que la poétique apparition de la jeunesse, il vient dignement après, et honore le talent en même temps que la vie de celle qui peut si fermement se résigner et si délicatement se plaindre.


SAINTE-BEUVE.