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Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/368

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Plus jeune, on se disait les chagrins et la joie ;
Plus tard on se tait mieux.

On se tait même auprès du souvenir qui charme
On doit paraître ingrat, car on le fuit souvent.
Contre l’émotion qui réveille une larme
A tort on se défend.

Ainsi l’on fait de toi, chaste Muse plaintive,
Qui de trop doux parfums entouras l’oranger ;
Ces bosquets que j’aimais de notre ancienne rive.
Je n’ose y resonger.

Puis, à toi, ta blessure est si simple et si belle,
Si dévouée au bien, et dans un soin si pur.
Toi, chaque jour, brûlant quelque part de ton aile
Au foyer trop obscur,

Que c’est pour nous, souffrant de nos fautes sans nombre,
De vaines passions, d’ambitieux essor.
Que c’est reproche à nous de t’écouter dans l’ombre
Et de nous plaindre encor.

Plus d’un, crois-le pourtant, a sa tâche qui l’use,
Et sa roue à tourner et son crible à remplir.
Et ce labeur pesant, meurtrier de la Muse,
Qu’il doit ensevelir.

Sacrifice pénible et méritoire à l’âme,
Non pas sur le haut mont, sous le ciel étoile,
D’un Isaac chéri, sans autel et sans flamme,
Chaque jour immolé !

L’âme du moins y gagne en douleurs infinies ;
Du trésor invisible elle sent mieux le poids.
N’envions point leur gloire aux fortunés génies,
Que tout orne à la fois !

Sans plus chercher au bout la pelouse rêvée,
Acceptons ce chemin qui se brise au milieu ;