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Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/343

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liberté. Il ne lui reste plus qu’à comprendre l’incompatibilité radicale de cette liberté qu’il veut sincèrement, avec les principes qu’il soutient encore. Cela viendra, et plus tôt qu’on ne pense, car la logique est irrésistible, et l’on ne dispose pas de ses propres convictions à sa fantaisie.

Les frayeurs communes qui jusqu’à présent ont fait le lien des trois classes de la bourgeoisie, se dissipent peu à peu, et ce qu’elles unissaient, l’intérêt le divise. Déjà la moyenne bourgeoisie demande compte à la haute de son monopole industriel, comme la petite bourgeoisie demande compte à la moyenne de son monopole électoral, en même temps que le peuple pèse cette grande question : pourquoi un monopole quelconque ? pourquoi des privilèges ? pourquoi tous les Français, égaux devant la loi, ne participeraient- ils pas tous également à l’exercice de la souveraineté nationale ? Nous ne vous contestons pas votre droit, à vous qui maintenant avez part à la puissance politique ; nous voulons, au contraire, que vous en jouissiez pleinement ; mais nous voulons en jouir comme vous, parce qu’il nous appartient comme à vous, et qu’il n’existerait pour personne, si quelques-uns pouvaient en dépouiller les autres à leur gré.

Le sentiment de la justice, inhérent au cœur de chaque homme, prête à ce langage une force invincible. Un peu plus tôt, un peu plus tard, il produira donc son effet. Ce qui trouble encore quelques esprits, ce sont les inquiétudes qu’ont fait naître certaines maximes violentes qui n’enfanteraient, au lieu de la liberté voulue de tous, qu’une tyrannie exécrable. Il est possible que des têtes désordonnées, des âmes sombres, aient rêvé, dans leur délire, une semblable tyrannie. Il est possible aussi que les despotismes européens aient évoqué ce fantôme sanglant pour contenir les peuples par une terreur plus vive que le désir même de secouer l’odieux joug dont ils les écrasent. Mais l’opinion publique s’est soulevée avec une horreur si unanime contre toute théorie qui porterait atteinte, soit à la sûreté personnelle, soit au droit de propriété, soit à une liberté quelconque, qu’il n’est personne en France aujourd’hui qui croie à la possibilité du régime atroce dont on a tâché de lui faire peur.

Je me trompe, ce régime est possible ; qui de nous l’ignore ? II