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Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/328

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demandaient point d’argent, aucune indemnité au trésor ; ils se bornèrent à réclamer une certaine quantité de licences d’importation en France. Tous ceux qui ont quelque souvenir de cette grandiose et étrange époque de l’empire, ont encore présent à leur pensée le singulier monopole que le chef du gouvernement s’était réservé par les licences. Tandis que toute relation commerciale était prohibée avec l’Angleterre, Napoléon s’était attribué le droit de délivrer des licences pour aller chercher des marchandises indispensables à la consommation, car tout système de violence entraîne avec lui ses propres exceptions. Le génie de l’empereur avait créé toutes les merveilles des manufactures, mais les indispensables besoins n’étaient pas satisfaits ; il fallait donc recourir à ce commerce exceptionnel : on établit une espèce de principe semblable à celui que proclame aujourd’hui le pacha d’Egypte ; le commerce se fît par le souverain. Puis l’empereur accordait souvent des licences à quelques maisons privilégiées. Mariait-il la fille d’un de ses généraux, compagnon de ses victoires, il donnait une licence pour dot ; avait-il à récompenser un service, à créer une dotation, c’était souvent une licence encore qui payait la dette du prince. Quelques maisons, dans chaque ville commerciale, étaient également privilégiées moyennant certains dons qu’elles faisaient soit aux bureaux, soit au ministre lui-même ; car c’était une riche proie que ces licences. Le procédé était singulier : par une condition expresse, le navire qui allait charger des marchandises anglaises devait exporter de France des objets manufacturés, et en exécution de cette clause, les armateurs achetaient à Paris toutes les vieilleries qu’ils évaluaient à des prix exorbitans : les livres de l’école impériale, les poèmes épiques, les romans de l’époque ; puis, dans le voyage, on en faisait un auto-da-fé, ou on les jetait dans l’Océan. Ces sacrifices étaient comptés parmi les frais de l’opération.

Les gains que procuraient les licences ne s’élevaient pas à moins de trois ou quatre cent mille francs, et il est très concevable que l’esprit mercantile des Américains s’en fût contenté, moins comme indemnité pour les réclamations faites que comme cadeau pour l’alliance qu’ils avaient contractée avec Napoléon dans leur guerre commune contre l’Angleterre. Ainsi la pièce n° 1 qui a été déposée dans les bureaux de votre chambre des députés, et qui est un rapport de M. de Bassano sur l’indemnité de l’Amérique, doit être considérée moins comme la pensée intime que comme la pensée officielle de l’empereur à l’égard de l’Union américaine. Napoléon ne reconnaissait pas un droit ; il donnait une indemnité à des alliés.

Mais à ce moment éclataient les grands désastres de 1813 et de 1814 ; le gouvernement des Bourbons était rétabli, et l’Amérique du Nord se trouvait à leur égard dans une situation particulière. S’il s’était agi d’un