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Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/30

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Don Geronimo prit mon passeport que je lui présentai tout ouvert, resta un instant en contemplation devant les armes de la république qui étaient en tête, puis devant le timbre de la police, le regarda de l’autre côté, le tint ensuite obliquement pendant deux minutes et finit par le passer à son ministre, en lui disant : Lisez.

Le ministre se mit à lire assez couramment : nation, Français ; — couleur, blanc ; — état, célibataire ; — âge, vingt-cinq ans ; — yeux, noirs...

— Assez, s’écria don Geromino ; yeux noirs ! cela suffit : l’identité est reconnue ; — et il m’offrit le cigare qu’il venait de préparer.

Je le pris d’une main, et lui remis de l’autre, en échange, la lettre du gouvernement dont j’étais porteur pour lui. Elle passa, comme le passeport, dans celles du ministre, qui l’ouvrit et la lut à haute voix. C’était une sorte de proclamation, rédigée dans le style diplomatique le plus recherché et avec toute la pompe espagnole ; la lecture tirait à sa fin.

Que quiere decir eso ? Vaya ! s’écria don Geronimo. Croient-ils qu’un chrétien est capable de comprendre ce diable de baragouin ? Ce sont les étrangers qui leur apprennent toutes ces patranas del demonio.

— Il y a un post-scriptum, dit le ministre ; attendez : « Mon cher gouverneur, ne vous amusez pas à lire ce qui précède ; le gouvernement veut simplement vous dire qu’il compte sur votre patriotisme et sur votre aide au besoin. Vivez mille années. »

— A la bonne heure, voilà qui se comprend, s’écria don Geromino comme soulagé d’un poids énorme.

Nous entrâmes alors en conversation. La nullité du digne gouverneur était au-dessus de toute expression, quoiqu’il ne manquât pas d’une certaine finesse, qui est au talent ce que l’instinct est à l’intelligence. Il avait su se maintenir à son poste dans un temps où, peut-être, un plus habile eût échoué. La position géographique de sa province, placée entre Santafé d’une part et Buenos-Ayres de l’autre, c’est-à-dire entre les deux foyers du fédéralisme et de l’unitarisme, le mettait, pour ainsi dire, sans cesse entre l’enclume et le marteau. Dans cette situation perplexe, une espèce de juste-milieu de son invention avait été l’unique ressource de don Gerinimo. Si Buenos-Ayres lui demandait vingt recrues, il en envoyait