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s’oublieront aussi vite que le dessin d’un ruban ou la coupe d’une robe. Aucune gerbe ne mûrira sur le sol de la popularité ; le vent dispersera la semence à peine épanouie ; le sillon infidèle ne tiendra aucune de ses promesses ; ni soleil ni rosée ne viendront en aide à cette stérilité obstinée. La charrue sera brisée avant que le laboureur aperçoive la moisson.

Or, après cette minutieuse comparaison de la loi morale et de la loi poétique dans leurs développemens respectifs, voici les conclusions auxquelles nous arrivons naturellement. Ces conclusions sont de telle nature, qu’elles résument, sans les transformer, les pensées émises dans le cours de la discussion. Si nous avons réussi à entourer chacune de nos propositions d’une lumineuse évidence, si la clarté de nos paroles n’a jamais été au-dessous de nos convictions, on a dû prévoir dès long-temps de quel côté pencherait la balance.

1° Puisque la loi morale prescrit le développement simultané des affections, de l’intelligence et de la volonté, il implique d’estimer conforme à cette loi l’invention qui circonscrit le rôle de la fantaisie dans le domaine du monde extérieur. Car les facultés humaines régies par la loi morale n’ont rien ou presque rien à faire dans ce domaine ; ou, si elles s’y déploient, ce n’est le plus souvent que pour s’énerver et se flétrir.

2° L’imagination, lorsqu’elle se propose la peinture des senti- mens humains dans ce qu’ils ont de plus intime et de plus mystérieux, côtoie fatalement toutes les facultés régies par la loi morale, et tous les devoirs attachés à ces facultés.

3° Plus les applications de la loi poétique sont élevées, plus elles se rapprochent de la loi morale ; mais cette contiguïté du bien et du beau n’exclut ‘en aucune façon la mutuelle indépendance de la morale et de la poésie.

C’est pourquoi, dans l’ordre de beauté, je place les Méditations et les Harmonies avant les Orientales et les Feuilles d’automne ; René, Werther, Lara, Lélia et Jacques avant Notre-Dame de Paris ; et enfin Phèdre et les Femmes savantes avant les plus sérieux et les moins splendides des drames de M. Hugo : Hernani et Marion Delorme.


GUSTAVE PLANCHE.