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inflige à chaque journée une monotonie plus désolée. Tout est si bien réglé dans la vie moderne, le mécanisme des sociétés est ordonné d’après des lois si multipliées, tout est si bien prévu, que la perpétuelle succession des heures pareilles et condamnées à ne pas changer consterne les plus hardis courages, et surtout les oisivetés obstinées. Au milieu de ces loisirs sans fin, de ces sommeils sans fatigue de ces veilles sans action, que faire pour dompter l’ennui, pour dévorer le temps, pour renouveler et varier l’immuable identité de la vie ?

A des âmes ainsi façonnées, je devrais dire à ces facultés ainsi dépravées, la singularité offre un puissant allèchement ; ce qui les étonne les charme ; ce qui leur paraît nouveau leur paraît beau. Ce qu’ils veulent avant tout, ce n’est pas les douces et paisibles émotions de la rêverie, les austères enchantemens de la pensée ; c’est une secousse violente, un soudain ébranlement, qui les enlève loin des spectacles accoutumés, qui les introduise dans un monde inattendu. L’ennui ne laisse debout dans l’âme qu’une curiosité maladive ; et le seul remède apparent pour cette plaie incurable, c’est la singularité, c’est l’étonnement.

Quand je range la singularité parmi les élémens de la beauté objective, j’encours, et je ne l’ignore pas, le reproche d’une excessive indulgence. En négligeant cette remarque, je m’exposerais à une accusation non moins grave : je laisserais la discussion incomplète. Mais, en attribuant par hypothèse la singularité à la beauté objective, j’acquiers le droit d’apprécier l’étonnement. Or, je le demande, que signifie l’étonnement ? N’est-ce pas un aveu implicite, mais irrécusable, que le spectacle offert à nos yeux sort de la loi commune ? N’est-ce pas proclamer la violation des idées reçues, le renversement de l’ordre établi, l’offense directe à l’harmonie générale et constante, sans laquelle il n’y a pas de beauté ?

Imaginations caduques et languissantes, étonnez-vous à votre aise, vantez d’une voix glapissante les singularités monstrueuses que vous appelez belles et qui défraient vos contemplations, chantez des hymnes glorieux à vos idoles bizarres ; mais laissez-nous vous dire en face que vous ignorez la beauté.

il est une autre beauté, dont le type complet ne se rencontre jamais dans la nature réelle, une beauté choisie dans les modèles