Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/255

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


du paysage encore informe et confus, c’est débrouiller le chaos, c’est assigner aux colonnes du temple la place qu’elles auront sous le portique et dans le sanctuaire, c’est mettre à leur plan les figures de l’école d’Athènes. Cette seconde partie de l’invention est plus rarement réalisent que la première ou la troisième. Entre les poètes inspires et les poètes éloquens, les poètes doués de conception sont en petit nombre : et la raison de cet accident n’est pas difficile à donner. Une sensibilité vive, une patience persévérante, suffisent à l’inspiration et à l’exécution ; pour concevoir, pour ordonner, il faut une faculté plus haute, la prévoyance compréhensive, le regard capable d’embrasser plusieurs horizons, de franchir dans un instant les collines et les vallées qui se dérouleront au regard vulgaire dans une heure ou dans un jour. Cette prévoyance, qui manque si souvent au génie, suppose à coup sûr plus de force et d’ampleur dans l’âme qui la possède, que l’inspiration ou le style. Aussi, à mesure que l’élément architectonique de l’invention devient plus nécessaire dans la forme inventée, le nombre des artistes diminue. Voilà pourquoi l’ode est plus facile que le roman, et le roman plus facile que le drame. Une action réalisée sous nos yeux a besoin d’une logique plus sévère qu’une action racontée. De toutes les formes de la parole, celle qui se passe le mieux de l’élément architectonique, c’est la forme personnelle, ou la poésie lyrique.

L’exécution, ou le troisième moment de l’invention, appartient à la volonté, comme la conception. Il n’est donc pas vrai que le style, pour être beau, doive naître à la même heure que la pensée. Sur cette question les méprises sont nombreuses, mais s’expliquent d’elles-mêmes. Il arrive souvent quelle poète appelle soudaine et improvisée l’expression qu’il a cherchée pendant long-temps. Il est possible en effet, avant de prendre la plume, d’arrêter par la réflexion non-seulement l’ordonnance des idées, mais bien aussi le genre, la proportion, l’antagonisme et le nombre des images, qui serviront de vêtement à ces idées. Alors, si l’invention déborde, ce n’est pas à l’heure de sa naissance ; c’est que les flots amassés n’ont plus de lit assez large, et se font jour dans la plaine.

Mais la perception de la beauté complète se rencontre bien rarement. Le plus souvent, l’homme n’aperçoit de la beauté que la