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quelque chose. Ils ont beau faire, il y a dans leur regard une timidité honteuse ; leur bouche lente et paresseuse a l’air d’ignorer certaines paroles. A la bonne heure ! tout cela est vrai. Mais ce n’est pas une raison pour amnistier la passion et lui donner le gouvernement de la vie tout entière. La douleur est bonne à quelque chose. Il ne faut pas l’éviter. Il est sage de l’accepter, mais non pas d’aller au-devant d’elle. Le soldat sans blessure ne connaît pas la guerre. Mais se mutiler à plaisir, multiplier délibérément les cicatrices, ce n’est pas courage, c’est folie.

Aimer sans comprendre ni vouloir, ce n’est donc pas le bien.

Si l’homme, dédaignant la passion comme un puéril aveuglement, met toute sa joie dans la clairvoyance, s’il fait de la réflexion le bonheur et le devoir de toutes ses journées, sera-t-il dans le vrai, se conduira-t-il selon la loi morale ? Quand il aura dit à tous ses désirs : Vous êtes vains, vous trompez ceux qui vous obéissent, vous égarez l’âme dans une voie dangereuse, je vous méprise et vous défie ; faudra-t-il donner à cette fierté le nom de sagesse ?

Vivre dans l’étude, poursuivre la vérité comme l’unique trésor digne de l’ambition humaine, aller sans cesse de l’histoire à la philosophie, de la philosophie à l’histoire, calculer l’âge du globe, surprendre le secret des planètes, remonter de la création au Créateur, ne voir dans le monde entier que l’épanouissement harmonieux de la volonté divine, assister à la ruine des empires sans colère et sans terreur, compter les nations qui s’en vont comme les cheveux qui tombent, suivre d’un œil tranquille et serein l’accomplissement des conseils providentiels, c’est pour l’intelligence un rôle glorieux, un rôle éclatant, un rôle digne d’envie ; est-ce un rôle complet, un rôle moral, un rôle irréprochable ?

Une fois arrivé aux cimes de la pensée, l’homme perd une à une toutes ses sympathies sociales. A mesure qu’il agrandit le champ de la vérité, il rétrécit le cercle de ses affections. Les liens de la famille et de l’état se relâchent de jour en jour. Il ne voit dans les intérêts domestiques et nationaux qu’une distraction désastreuse pour ses études. Savoir est tout pour lui. Aimer, c’est gaspiller de gaieté de cœur un temps précieux et irréparable. C’est ravir à la vérité des jours qui ne reviendront pas. Alors il se fait autour de l’âme un désert immense et désolé. Seul avec ses contemplations,