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Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/204

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avènement avec enthousiasme : il avait même été question en 1815 d’un changement de dynastie en France au profit de la branche d’Orléans.

Je vous assure que, dans le premier mois du séjour de M. de Talleyrand à Londres, je n’ai jamais vu un homme travailler avec plus d’assiduité au but qu’il se proposait, le renversement du ministère tory ; c’est à la prodigieuse activité du nouvel ambassadeur de France qu’on dut en partie l’avènement des whigs au pouvoir. Aussi l’intimité devint si grande entre le comte Grey et M. de Talleyrand, qu’on peut dire que rien ne se fit que de concert et d’après une délibération commune.

Je ne parle pas seulement des affaires extérieures ; mais toutes les questions intérieures étaient l’objet de causeries intimes entre les deux vieillards qui dirigeaient les destinées des deux peuples. L’air candide de cette belle tête chauve et blanchie du comte Grey contrastait avec l’impassibilité fine et pénétrante du prince de Talleyrand ; ils se servaient l’un l’autre avec une commune bonne foi, parce que leur intérêt était identique, et leurs sympathies politiques les mêmes. Selon son habitude, M. de Talleyrand recevait beaucoup ; ses fêtes étaient splendides, ses réunions offraient surtout cette expression de bon goût et de compagnie distinguée que l’Angleterre recherche tant. Je ne dirai rien de trop quand j’avancerai ici que la volonté de M. de Talleyrand influa sur certains votes dans la chambre des communes ; jamais ambassadeur ne jouit d’autant de crédit.

Cependant le comte Grey voyait venir l’orage. Le difficile, dans sa position politique, n’était pas d’avoir renversé le ministère tory : c’était là une victoire simple, naturelle ; le mouvement des choses et des esprits je- tait le duc de Wellington en dehors des affaires. Mais ce qu’il y avait de dangereux dans la position du comte Grey, c’était au contraire l’action inévitable et forte du mouvement whig qui devait pousser aux extrêmes, car lorsqu’une nation met la main sur ses institutions vieillies, un changement en entraîne un autre : après avoir réformé l’état, donné une plus grande latitude à l’élection, ne fallait-il pas réformer l’église, vieille et encroûtée ? La situation de l’Irlande n’appelait-elle pas une modification ? Les dissenters faisaient valoir de justes griefs ; c’était folie, en face d’un parlement réformé, de vouloir poser une barrière, et dire à la nation : Tu t’arrêteras là. L’impatience gagnait le parlement, tandis que des scrupules religieux naissaient dans la conscience du comte Grey, dans l’ancien parti Canning, représenté par M. Stanley, et surtout dans la royale pensée de Guillaume IV.

M. de Talleyrand aperçut le péril comme le comte Grey lui-même ; il savait toute la puissance des opinions jeunes et vivaces ; il était impossible